Un amour qui ne dispose que de quarante nuits pour survivre ouvre ce soir l’une des grandes scènes du cinéma européen. La 74e édition du Festival de Saint-Sébastien débute avec la première mondiale de Geister / Ghost Song, nouveau long métrage de Fatih Akin. Projeté au Kursaal après la cérémonie d’ouverture, le film entre directement en compétition pour la Coquille d’or. Ce choix donne le ton : plutôt qu’une démonstration de prestige portée par des vedettes familières, le festival mise sur deux jeunes visages, trois langues et une histoire où le rêve devient le dernier territoire possible de l’amour.
Quarante nuits contre la disparition
Farasha et Faris ont vingt ans lorsqu’ils se rencontrent à une fête de fin d’études. Ils tombent amoureux au premier regard, mais Farasha meurt la même nuit. Elle découvre ensuite qu’elle peut rejoindre Faris dans ses rêves pendant quarante nuits, pas une de plus. À partir de cette règle simple, Fatih Akin construit un drame de 106 minutes sur le deuil, le désir et la date limite qui rend chaque rencontre plus précieuse.
La mécanique évoque le conte, mais son efficacité dépendra de la matière humaine. Le fantastique ne supprime pas la mort ; il crée un espace temporaire pour l’affronter. Le nombre quarante possède une forte charge spirituelle dans plusieurs traditions, où il marque l’épreuve, le passage ou le temps nécessaire à une transformation. Le film peut ainsi parler de deux amoureux précis tout en rejoignant une question universelle : que ferait-on si l’adieu disposait d’un calendrier ?
Trois langues pour une seule histoire
Ghost Song est tourné en arabe, en allemand et en turc. Cette pluralité n’est pas un simple signe international ajouté au générique. Elle prolonge le parcours de Fatih Akin, cinéaste né à Hambourg dans une famille turque, dont l’œuvre explore régulièrement les identités en mouvement, les appartenances multiples et les tensions entre les pays où l’on vit et ceux que l’on porte en soi.
Le langage peut modifier une relation : on ne confesse pas toujours la même chose dans la langue de la famille, de la ville ou de l’intimité. Dans une histoire qui circule entre vie et mort, cette mobilité linguistique peut donner une texture particulière au rêve. Elle dit aussi quelque chose du cinéma européen contemporain, fabriqué par des sociétés, des artistes et des publics qui ne se laissent plus enfermer dans une seule définition nationale.
Mariam Dawoud et Eren M. Güvercin au centre
Le festival met en avant Mariam Dawoud et Eren M. Güvercin dans les rôles de Farasha et Faris, aux côtés de Carlotta von Falkenhayn et Gabriel-Winner Amorim. Ouvrir une manifestation internationale avec de jeunes interprètes est un pari important. Le public ne vient pas seulement retrouver une image déjà connue ; il doit accepter de découvrir des présences nouvelles et de croire immédiatement à leur lien.
Ce choix rappelle la fonction essentielle des festivals : fabriquer de la visibilité. Une première mondiale transforme en quelques heures un film encore inconnu en objet de conversation pour les critiques, les distributeurs et les programmateurs. Si les interprètes imposent leur émotion au Kursaal, leur carrière peut changer avant même la sortie commerciale. Saint-Sébastien n’offre pas seulement un écran ; il crée un contexte de reconnaissance.
Une ouverture qui accepte le risque de la compétition
Ghost Song ne bénéficie pas d’un statut protecteur hors compétition. Le film ouvre la Section officielle tout en concourant pour la Coquille d’or, une première pour Fatih Akin avec un long métrage à Saint-Sébastien. Il se mesure à seize autres titres, dont trois premiers films, ainsi qu’aux nouvelles œuvres de cinéastes comme Jesse Eisenberg, Nicole Garcia, Pablo Larraín, Mike Leigh, Amanda Kernell et Yeşim Ustaoğlu.
L’ouverture en compétition donne une tension particulière à la soirée. Le film doit remplir deux missions différentes : installer l’énergie collective du festival et supporter immédiatement le jugement du jury. Une œuvre trop cérémonielle risque de manquer de singularité ; une œuvre trop fragile peut souffrir de l’attention concentrée sur elle. En choisissant un récit intime plutôt qu’un spectacle monumental, la programmation affirme que l’émotion peut constituer un événement.
Le festival comme première infrastructure commerciale
Derrière la poésie se trouve aussi une architecture industrielle. Le film est produit par Bombero International, avec Warner Bros. Film Productions Germany et Rialto Film ; ses ventes internationales sont assurées par Beta Cinema. Une première à Saint-Sébastien offre à ces partenaires une concentration rare d’acheteurs, de médias et de décideurs. La réception critique peut influencer les territoires, les dates de sortie et la valeur des droits.
Les festivals jouent ici un rôle que les plateformes numériques ne remplacent pas totalement. Un algorithme peut recommander un titre au public, mais il ne reproduit pas facilement le moment où une salle découvre un film ensemble et où cette réaction devient une information de marché. Les applaudissements, les critiques et le bouche-à-oreille forment une première mesure qualitative. Ils ne garantissent aucun succès, mais ils donnent au film une histoire avant sa campagne commerciale.
Saint-Sébastien défend le mélange des générations
Du 18 au 26 septembre, le festival annonce 593 séances et 646 titres dans l’ensemble de sa programmation. Cette ampleur permet de faire cohabiter des auteurs reconnus, des premiers films et des cinématographies moins visibles. L’affiche médiatique attire l’attention ; les sections parallèles la redistribuent. La valeur d’un festival ne se limite donc pas à son tapis rouge, mais à sa capacité à organiser des passages entre notoriété et découverte.
Avec Fatih Akin en ouverture, Saint-Sébastien choisit un cinéaste expérimenté sans abandonner le désir de révélation. La signature du réalisateur rassure le marché, tandis que les jeunes acteurs, le mélange des langues et la structure fantastique introduisent de l’inconnu. C’est un équilibre intelligent pour une manifestation qui doit séduire le grand public, la presse spécialisée et l’industrie sans parler exactement de la même manière à chacun.
La première nuit appartient au rêve
Le résultat artistique ne peut être décrété avant la projection. Mais le geste de programmation est déjà lisible. En ouvrant avec une héroïne arabe, un amoureux allemand d’origine turque et une histoire située au seuil de plusieurs mondes, le festival place la circulation des identités au centre de son édition. Il rappelle que le cinéma européen ne tient pas dans une frontière stable : il se construit par traductions, coproductions et déplacements.
Dans Ghost Song, Farasha et Faris comptent les nuits qui leur restent. À Saint-Sébastien, le film commence au contraire son existence publique. La première mondiale transforme une œuvre achevée en promesse ouverte : celle d’une rencontre avec les salles, les distributeurs et les spectateurs. Pour Fatih Akin, la quête de la Coquille d’or débute. Pour les deux jeunes acteurs, une seule projection peut suffire à changer la suite du voyage.
Sources
- Festival de Saint-Sébastien : annonce du film d’ouverture et sélection officielle
- Festival de Saint-Sébastien : fiche complète de Geister / Ghost Song
- Programme officiel 2026 : séances, durée et langues
- German Films : Ghost Song à l’ouverture de la compétition
- Gouvernement basque : programme du festival 2026
