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À Tirana, le cinéma des Balkans transforme un festival en infrastructure mondiale

Photo : Ridiculopathy/Wikimedia CommonsCC BY-SA 4.0. Image cropped by B-Empire Magazine.

Ce 21 septembre, Tirana ouvre une semaine de cinéma dont l’enjeu dépasse largement l’addition des séances. Pour sa 24e édition, le Tirana International Film Festival réunit 229 films, dont 27 longs métrages et 202 courts, venus de 71 pays. Dans une capitale qui cherche à consolider sa place sur la carte culturelle européenne, le festival construit surtout une infrastructure : un lieu où les œuvres circulent, où les scénarios rencontrent des producteurs et où le patrimoine albanais dialogue avec la création contemporaine.

Le thème choisi, Bring It Back! Humanography, donne à l’ensemble une direction éditoriale claire. À l’heure où les images synthétiques et les outils d’intelligence artificielle modifient rapidement la fabrication audiovisuelle, Tirana remet au centre les gestes, les contradictions et les récits humains. Cette position n’est pas un refus de la technologie : le programme comprend aussi une section AI 3.0. Elle affirme plutôt que l’innovation n’a de sens que si elle sert une vision, une expérience et une responsabilité d’auteur.

Un petit marché national, une porte d’entrée internationale

Les chiffres racontent l’attractivité acquise par le rendez-vous : 3 319 candidatures, dont 3 228 films et 91 scénarios, provenant de 120 pays. La sélection compétitive retient 179 films et douze projets de scénario. Surtout, toutes les œuvres programmées sont annoncées comme des premières mondiales, internationales, régionales ou nationales. La rareté devient ici un levier : venir à Tirana, c’est découvrir des films avant leur banalisation dans le flux mondial.

Le statut du festival renforce cette fonction de passerelle. Le TIFF figure parmi les festivals qualificatifs pour l’Oscar du meilleur court métrage et appartient au réseau des courts métrages de l’European Film Academy. Pour un cinéaste issu d’un territoire où les moyens de production et de distribution restent plus limités, une sélection n’est donc pas seulement une ligne dans une biographie. Elle peut ouvrir une trajectoire vers les académies, les vendeurs internationaux et d’autres festivals.

Des films qui déplacent les récits dominants

Le film d’ouverture, Mother de la réalisatrice nord-macédonienne Teona Strugar Mitevska, donne le ton. Présenté en première nationale, il interroge la personne derrière le mythe de Mère Teresa. Le choix est pertinent pour Tirana : il regarde une figure mondiale depuis les Balkans, en refusant que la région soit réduite à un décor périphérique ou à une identité figée.

La programmation poursuit ce travail de déplacement. Shame and Money de Visar Morina, récompensé par le Grand Prix du jury à Sundance 2026 selon le festival, rejoint des séances spéciales, tandis qu’un focus est consacré à la Macédoine du Nord et qu’une sélection suisse de courts métrages élargit les correspondances européennes. L’artiste Dora García apporte un autre langage avec une sélection d’art vidéo. Ensemble, ces propositions montrent un festival moins obsédé par une identité unique que par la circulation entre cinémas nationaux, diaspora, expérimentation et mémoire.

La mémoire comme outil de développement

La soirée de clôture illustre l’autre force du projet : la restauration. Le festival présentera en première mondiale une copie 4K restaurée de Mimoza Llastica, film albanais de 1973 réalisé par Xhanfise Keko, en partenariat avec les Archives centrales du film d’État albanais. Restaurer un film ne consiste pas uniquement à sauver une bobine. C’est rendre une œuvre à de nouveaux publics, recréer des droits de circulation et inscrire une cinématographie dans une histoire visible.

L’hommage à Luchino Visconti complète cette logique patrimoniale, mais le geste le plus stratégique reste peut-être le lien entre passé et avenir. Le programme StudenTIFF rapproche les universités des arts de Tirana et de Prishtina, tandis que la cinquième édition de Screenplay ContesTIFF accompagne douze scénarios et organise leur présentation devant des professionnels. Le festival ne célèbre donc pas seulement les films terminés : il travaille sur ce qui permettra au prochain film d’exister.

Une semaine de projection, une année de connexions

Réparti dans six lieux de Tirana jusqu’au 27 septembre, le TIFF combine projections, rencontres, classes de maître, ateliers et discussions du TIFForum sur l’identité, la représentation, la production et les nouvelles formes de récit. Cette densité compte. Dans les économies créatives, la valeur d’un festival se mesure autant aux conversations qu’il provoque qu’aux billets qu’il vend.

Pour l’Albanie et ses voisins, l’enjeu est double : retenir les talents en leur donnant un réseau local crédible, puis leur offrir une sortie internationale. Tirana ne dispose pas des budgets ni de la puissance médiatique de Cannes ou de Venise. Sa force peut précisément venir d’ailleurs : une échelle plus accessible, une spécialisation dans le court métrage et une capacité à relier patrimoine, premiers films et coproductions régionales.

Cette 24e édition montre ainsi comment un festival peut devenir un outil de politique culturelle sans perdre son désir de cinéma. Derrière les 229 films, il y a une architecture de confiance : des auteurs qui confient une première, des institutions qui reconnaissent la sélection, des archives qui rouvrent leurs collections et des producteurs qui écoutent des projets encore fragiles. C’est peut-être cela, l’Humanography promise par Tirana : remettre l’humain au centre, mais lui donner aussi les structures nécessaires pour que son histoire voyage.

Sources

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