Une institution mondiale de la mode vient de déplacer son centre de gravité. Pour son édition 2027, le calendrier Pirelli s’installe pour la première fois en Inde et abandonne l’idée d’un auteur unique. Trois regards façonnent finalement le projet : celui du photographe norvégien Sølve Sundsbø, celui du maître indien Raghu Rai, disparu en avril 2026, et celui de sa fille Avani Rai, qui a repris et prolongé son travail.
Le résultat dépasse largement une série de portraits glamour. Dévoilé cette semaine, le concept réunit neuf femmes liées à l’Inde et plus de 200 personnes photographiées dans les rues de Delhi. Il confronte le prestige de la photographie de mode à la mémoire d’un pays, à ses transformations et à une question devenue centrale dans les industries créatives : qui possède le droit de raconter une culture au monde ?
Un calendrier historique, pour trois raisons
Depuis sa création en 1964, le célèbre « Cal » est un objet à part. Il n’est pas vendu comme un calendrier ordinaire et fonctionne comme une vitrine culturelle de Pirelli, confiée à des photographes, mannequins et artistes de premier plan. L’édition 2027 rompt avec cette tradition sur plusieurs fronts.
- L’Inde devient le décor et le sujet principal pour la première fois dans l’histoire du calendrier.
- Plusieurs voix photographiques partagent l’édition, alors que le projet reposait jusque-là sur une signature dominante.
- Une transmission entre générations structure le récit, Avani Rai poursuivant l’intuition de son père sans chercher à l’imiter.
Ce changement de méthode est aussi important que le casting. Pirelli ne se contente pas d’amener une production internationale en Inde pour utiliser ses palais, ses couleurs ou ses marchés comme toile de fond. Le projet organise un dialogue entre un regard venu de l’extérieur et une mémoire photographique construite depuis l’intérieur pendant plus de soixante ans.
Raghu Rai, une dernière œuvre qui refuse de disparaître
Raghu Rai photographiait l’Inde depuis 1965. Figure majeure du photojournalisme et membre de l’agence Magnum, il avait imaginé pour Pirelli une rencontre entre ses archives et l’Inde contemporaine. Il travaillait sur cette idée depuis plusieurs mois lorsqu’il est mort en avril 2026, à 83 ans.
Sa disparition aurait pu interrompre le projet. Elle en a finalement transformé la forme. Avani Rai a choisi de reprendre les images de son père et de retourner dans les lieux qu’il avait longtemps observés : Old Delhi, Kinari Bazar ou encore Yamuna Ghat. Plutôt que de reproduire ses cadres, elle a placé certaines photographies anciennes au cœur de scènes actuelles.
Plus de 200 habitants, danseurs, artisans et artistes entrent ainsi dans les nouvelles compositions. Le passé n’est pas présenté comme une archive figée. Il devient un élément physique du présent, entouré par les visages et les gestes d’aujourd’hui. Cette méthode donne au calendrier une profondeur rare pour un projet généralement commenté à travers ses célébrités et ses vêtements.
Neuf femmes, mais aucune chargée de représenter toute l’Inde
De son côté, Sølve Sundsbø a réalisé neuf portraits au fort de Jaigarh, à Jaipur, ainsi qu’à Ajabgarh, dans le Rajasthan. Son casting relie cinéma, musique, littérature, télévision et mode : Aditi Rao Hydari, Avantika Vandanapu, Freida Pinto, Anoushka Shankar, Rupi Kaur, Lakshmi Menon, Bhavitha Mandava, Padma Lakshmi et Avani Rai.
Cette liste possède une puissance internationale évidente. Freida Pinto a construit une carrière entre l’Inde, le Royaume-Uni et Hollywood. Anoushka Shankar a porté le sitar sur les scènes du monde. Rupi Kaur a transformé la poésie en phénomène numérique global. Padma Lakshmi navigue entre gastronomie, télévision, production et écriture. Les actrices, artistes et mannequins du casting représentent plusieurs générations et plusieurs trajectoires de la diaspora comme du pays.
Mais le concept prend soin de ne pas les présenter comme neuf symboles chargés de résumer plus d’un milliard de personnes. Pirelli insiste sur leur individualité. Elles ne deviennent pas « le visage de l’Inde » : chacune conserve son histoire, son métier et sa manière d’occuper l’image. C’est précisément ce refus du raccourci qui donne au projet sa crédibilité.
La phrase de Sølve Sundsbø qui change tout
Sølve Sundsbø, déjà auteur du calendrier 2026, a reconnu qu’il ne pouvait pas raconter seul un pays aussi complexe. Son choix de partager l’espace créatif n’est pas un simple geste de communication. Il signale une évolution du pouvoir dans la mode et la photographie : le prestige d’un auteur occidental ne suffit plus à légitimer n’importe quel récit culturel.
Le photographe norvégien s’est concentré sur les portraits, tandis que le travail des Rai s’enracine dans les rues et dans le passage du temps. Sundsbø a aussi privilégié les lieux réels et la lumière naturelle, rompant avec l’esthétique plus contrôlée de son édition précédente. Les équipes ont organisé les séances en fonction du soleil, avec très peu de lumière ajoutée.
Cette approche donne une cohérence à l’ambition du calendrier. Une production qui affirme vouloir regarder l’Inde autrement ne pouvait pas enfermer le pays dans un studio totalement artificiel. Les forts du Rajasthan, les marchés de fleurs, les rues et les habitants cessent alors d’être des accessoires exotiques : ils participent à la construction du récit.
Pourquoi ce virage compte pour la mode mondiale
L’Inde occupe une place croissante dans l’économie mondiale du luxe, du cinéma, de la beauté et de la création. Ses célébrités deviennent des ambassadrices internationales, ses mariages alimentent les tendances, ses artisans intéressent les maisons européennes et sa diaspora relie plusieurs grands marchés. Pourtant, les campagnes mondiales ont longtemps réduit le pays à quelques signes visuels immédiatement reconnaissables.
Le calendrier Pirelli 2027 propose un autre signal : l’Inde n’est pas seulement une source de décors, de tissus ou de consommateurs. Elle produit aussi les regards capables de raconter sa propre modernité. La présence d’Avani Rai derrière l’appareil et devant l’objectif condense cette bascule. Elle n’est pas invitée à valider un récit conçu ailleurs ; elle contribue directement à sa forme.
Pour les marques de luxe européennes, notamment françaises et italiennes, cette évolution mérite une attention particulière. Les collaborations internationales ne peuvent plus reposer uniquement sur la visibilité d’une star locale. Le public observe aussi la composition des équipes, le partage de l’autorité créative et la manière dont les références culturelles sont utilisées.
Un objet de désir devenu objet de débat culturel
Le calendrier Pirelli reste un instrument de marque. Sa rareté, son casting et ses images servent le prestige d’une entreprise mondiale. Mais son influence repose justement sur sa capacité à capter l’air du temps. En choisissant la pluralité des regards, la transmission familiale et une distribution entièrement liée à l’Inde, l’édition 2027 affirme que le glamour ne peut plus être séparé des questions de représentation.
Le projet conserve néanmoins une tension productive. Aucun calendrier, même signé par plusieurs artistes, ne peut contenir toute la complexité de l’Inde. Avani Rai elle-même souligne que le pays est trop vaste pour être épuisé par quelques regards. Cette limite n’affaiblit pas l’édition : elle devient son point de départ.
Le signal que l’industrie ne peut plus ignorer
Avec cette édition, Pirelli transforme une contrainte en force. La disparition de Raghu Rai n’efface pas son projet ; elle ouvre une conversation entre sa mémoire et le travail de sa fille. La présence de Sølve Sundsbø n’écrase pas la perspective locale ; elle accepte de dialoguer avec elle. Et les neuf femmes célèbres ne sont pas réduites à un casting spectaculaire ; elles sont montrées comme des personnalités distinctes.
Le calendrier Pirelli 2027 peut ainsi marquer davantage que la saison de la mode. Il montre comment une institution occidentale ancienne peut déplacer son regard sans prétendre posséder le dernier mot. Dans une industrie mondiale encore traversée par les déséquilibres de pouvoir, cette décision ne règle pas tout. Mais elle crée une image que personne ne pourra facilement ignorer : l’Inde n’est plus seulement regardée, elle regarde à son tour.
Sources
- Pirelli — « The Cal 2027: India, beyond a single gaze », 23 juillet 2026
- El País — reportage sur le calendrier Pirelli 2027 en Inde, 24 juillet 2026
- Digital Camera World — entretien avec Sølve Sundsbø, 24 juillet 2026
- Digital Camera World — entretien avec Avani Rai, 24 juillet 2026
- Fashionista — casting et concept de l’édition 2027, 24 juillet 2026


