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Cinéma et pouvoir : Venise et Londres révèlent la grande faille des réalisatrices

Cinéma et pouvoir : Venise et Londres révèlent la grande faille des réalisatrices

B-EMPIRE Magazine

La rentrée des grands festivals a souvent l’air d’une célébration : tapis rouges, avant-premières, stars mondiales, films déjà pressentis pour les prix. Pourtant, ce 2 septembre 2026, un autre récit traverse le cinéma international. A Venise, Maggie Gyllenhaal, présidente du jury de la 83e Mostra, a remis au centre la question des obstacles structurels rencontrés par les réalisatrices. A Londres, le BFI London Film Festival annonce dans le même temps une édition très large, forte de 251 titres et de 109 œuvres signées par des femmes. Le contraste est puissant : les femmes sont partout dans l’énergie créative, mais pas toujours là où se décident le prestige, l’argent et la consécration.

Le sujet dépasse la comptabilité des sélections. Il raconte la manière dont une industrie distribue la confiance. Un premier film peut ouvrir une porte ; un deuxième, un troisième ou un projet plus ambitieux demandent un autre niveau de capital symbolique et financier. C’est là que la faille apparaît. Le cinéma aime célébrer les révélations, mais il protège encore beaucoup moins bien les carrières féminines sur la durée. Pour B-EMPIRE, c’est une histoire de culture, mais aussi de business : celui qui obtient le financement obtient le temps, les équipes, la campagne, la salle, puis la mémoire.

Venise, laboratoire du prestige et de la tension

La Mostra de Venise reste l’un des plus puissants accélérateurs du cinéma mondial. Un film lancé sur le Lido peut changer de statut en quelques heures, attirer des distributeurs, réveiller une campagne de prix et transformer la perception d’un auteur. C’est précisément pour cela que la composition d’une compétition compte. Selon plusieurs comptes rendus publiés le 2 septembre, seules deux œuvres réalisées ou coréalisées par des femmes figurent parmi les vingt et un films en lice pour le Lion d’or. Le chiffre est brutal, non parce qu’il résumerait toute la création, mais parce qu’il occupe la vitrine la plus regardée.

Maggie Gyllenhaal n’a pas traité cette absence relative comme une simple anomalie de calendrier. Elle l’a reliée à une mécanique plus profonde : la difficulté pour les femmes d’obtenir des financements, et la tendance à considérer certains récits comme moins nobles lorsqu’ils partent d’expériences féminines. Cette remarque touche un nerf sensible. Le cinéma international se veut universel, mais il a longtemps défini l’universel à partir d’un regard dominant. Lorsque d’autres sensibilités arrivent, elles sont souvent célébrées comme diversité, puis évaluées avec des critères hérités d’un centre ancien.

La question politique du cinéma apparaît ici sans slogan. Qui reçoit le droit de filmer grand ? Qui peut échouer et revenir ? Qui obtient le budget permettant d’essayer autre chose qu’un film intime à faible coût ? Les festivals ne financent pas seuls les films, mais ils organisent la valeur. Ils disent aux marchés, aux plateformes et aux distributeurs ce qui mérite d’être vu comme événement. C’est pourquoi la parole de Gyllenhaal pèse : elle sort le débat du registre moral pour l’inscrire dans l’architecture même de l’industrie.

Londres affiche une autre photographie du secteur

Au même moment, le BFI London Film Festival dévoile son programme complet pour sa 70e édition, prévue du 7 au 18 octobre 2026. L’institution annonce 251 titres venus de 88 pays, dont 33 premières mondiales. Surtout, elle met en avant 109 œuvres réalisées par des femmes, soit 43 % du programme. Cette donnée nuance le pessimisme apparent : les réalisatrices travaillent, expérimentent, circulent, occupent les courts métrages, les films indépendants, les documentaires, les séries, les œuvres immersives et les sélections parallèles. Le vivier existe. Il est même considérable.

Mais Londres révèle aussi la deuxième partie du problème. D’après les propos rapportés autour de la sélection, la difficulté n’est pas seulement de faire émerger de nouveaux noms. Elle consiste à accompagner les carrières au-delà de la première reconnaissance. L’industrie sait découvrir ; elle sait moins soutenir. Une réalisatrice peut être invitée comme promesse, puis se retrouver face à un mur lorsqu’il faut financer un projet plus cher, plus risqué ou moins facilement vendable. La progression devient alors plus lente, plus incertaine, parfois interrompue.

Le BFI offre donc une image moins simple qu’une opposition entre bon et mauvais festival. Londres montre une base créative large ; Venise rappelle que le sommet reste étroit. Entre les deux se trouve la question essentielle : comment une œuvre passe-t-elle d’une programmation respectée à une position de pouvoir ? Les plateformes, les ventes internationales, les agents, les banques, les aides publiques et les producteurs indépendants forment une chaîne. Si un seul maillon doute davantage lorsqu’une femme porte le projet, toute la trajectoire ralentit.

Le financement comme vrai champ de bataille

Dans le cinéma, le financement n’est jamais neutre. Il façonne le genre de film que l’on peut tourner, le temps d’écriture, les lieux, le casting, la postproduction et la campagne de sortie. Dire que les réalisatrices ont plus de mal à financer leurs films revient donc à dire qu’elles disposent souvent d’un territoire artistique plus contraint. Elles peuvent être présentes dans les statistiques, mais absentes des budgets qui fabriquent la domination culturelle. La visibilité sans puissance économique reste une victoire fragile.

Le moment est d’autant plus critique que le secteur traverse une recomposition profonde. Les plateformes commandent moins vite, les salles défendent les événements capables de mobiliser le public, les studios surveillent les franchises, et les fonds internationaux cherchent des noms réputés sécurisants. Dans ce climat, le risque se concentre sur les mêmes profils. Les cinéastes déjà validés obtiennent plus facilement une deuxième chance, tandis que les autres doivent prouver davantage. C’est une logique de marché, mais aussi une logique de réputation.

Pour les marques de luxe, les médias et les industries créatives, cette bataille n’est pas secondaire. Le cinéma reste un puissant fabricant d’imaginaire. Il influence les campagnes, les visages, les récits de désir, les codes visuels et la manière dont une époque se raconte. Une industrie qui limite l’accès des femmes aux grands récits limite aussi la diversité des imaginaires disponibles pour toute la culture commerciale. A l’heure où la mode, la musique et la publicité cherchent de nouveaux langages, cette fermeture devient une perte stratégique.

Les festivals doivent devenir des passerelles, pas seulement des vitrines

La solution ne tient pas à une addition mécanique de quotas visibles. Elle exige un travail plus complet : repérer les trajectoires, protéger les seconds films, rendre les jurys et comités plus transparents, financer les projets ambitieux plus tôt, et mesurer ce qui arrive après la première sélection. Un festival peut célébrer une réalisatrice en octobre et la voir disparaître trois ans plus tard faute d’accès au capital. La vraie politique culturelle consiste à suivre cette disparition avant qu’elle ne devienne normale.

Venise et Londres, ensemble, donnent donc une leçon utile. La conversation ne doit pas opposer le prestige à la diversité, comme si l’un devait sacrifier l’autre. Elle doit demander pourquoi le prestige se distribue encore si lentement. Les meilleurs films ne naissent pas dans le vide ; ils naissent dans des systèmes qui permettent ou empêchent certains gestes. Si le regard féminin est encore trop souvent cantonné à la marge, ce n’est pas par manque de talent. C’est par manque de confiance structurée.

La saison 2026 pourrait ainsi marquer un tournant si le débat dépasse la conférence de presse. Les chiffres du BFI prouvent que la création existe. Les critiques adressées à Venise prouvent que le sommet doit encore changer. Entre les deux, l’industrie a une décision à prendre : continuer à applaudir les réalisatrices comme exception inspirante, ou les financer comme architectes centrales du cinéma mondial. Le pouvoir culturel commence rarement par un discours. Il commence par un budget accordé, une date de sortie défendue, une deuxième chance donnée.

Sources

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