À Paris, une créatrice belge encore confidentielle vient de franchir l’une des portes les plus surveillées de la mode mondiale. Julie Kegels a remporté le Prix LVMH 2026 pour les Jeunes Créateurs de Mode, vendredi 4 septembre à la Fondation Louis Vuitton. À la clé : 400 000 euros, un an de mentorat personnalisé par les équipes du groupe et, surtout, une exposition internationale capable de changer l’échelle d’un label lancé il y a seulement deux ans.
La victoire dépasse le simple prestige d’un trophée. Dans une industrie où la créativité doit désormais cohabiter avec la production, les marges, la distribution et la puissance des images, le Prix LVMH fonctionne comme un accélérateur. Julie Kegels ne reçoit pas uniquement un chèque : elle gagne du temps, des compétences et un accès rare à l’infrastructure du premier groupe mondial du luxe.
Julie Kegels, le quotidien rendu étrangement désirable
Le langage de Julie Kegels part d’éléments familiers. Une veste, une jupe ou une robe semblent d’abord appartenir à un vestiaire presque ordinaire. Puis un décalage apparaît : une proportion est déplacée, une construction surprend, une silhouette classique devient légèrement instable. C’est cette tension entre banalité et sophistication qui a permis à son travail de se distinguer dans une finale particulièrement internationale.
Vogue France souligne cette capacité à transformer des vêtements qui paraissent avoir déjà une vie. Le résultat n’est ni un minimalisme froid ni une accumulation spectaculaire. Kegels travaille plutôt l’ambiguïté : le vêtement reste portable, mais il refuse de devenir prévisible. Dans un marché saturé de produits immédiatement reconnaissables sur les réseaux sociaux, cette subtilité peut devenir une signature puissante.
La créatrice a lancé son label éponyme en 2024 après des expériences chez Alaïa et auprès de Meryll Rogge. Cette trajectoire compte. Elle relie l’exigence parisienne de la coupe, une sensibilité belge historiquement associée à l’expérimentation et une compréhension contemporaine de la femme réelle. Le Prix LVMH lui offre maintenant les moyens de transformer cette grammaire en entreprise durable.
Une finale mondiale organisée au cœur de Paris
La treizième édition réunissait neuf finalistes venus de Belgique, des États-Unis, de France, de Géorgie, de Chine, de Suède, du Royaume-Uni, d’Espagne et, pour la première fois, du Kenya. LVMH indique que plus de 2 400 candidatures avaient été examinées avant la demi-finale organisée à La Samaritaine. Cette géographie dit quelque chose de la mode actuelle : le talent n’a plus un seul centre, mais Paris conserve la capacité de consacrer les trajectoires.
Julie Kegels a été choisie par un jury qui réunissait notamment Jonathan Anderson, Sarah Burton, Maria Grazia Chiuri, Nicolas Ghesquière, Marc Jacobs, Stella McCartney, Phoebe Philo, Nigo et Pharrell Williams, aux côtés des dirigeants du groupe. Être départagée par des créateurs qui dirigent Dior, Givenchy, Louis Vuitton, Fendi, Loewe, Celine, Kenzo ou Pucci donne à cette victoire une valeur particulière : la jeune Belge a convaincu ceux qui définissent déjà une grande partie du paysage mondial.
La remise du prix par Jennifer Lawrence a ajouté une dimension culturelle et médiatique à la cérémonie. Le geste illustre la manière dont la mode, le cinéma et la célébrité fonctionnent aujourd’hui comme un même écosystème d’attention. Une collection ne circule plus seulement sur un podium : elle se propage à travers les tapis rouges, les campagnes, les plateformes sociales et les communautés internationales.
400 000 euros, mais surtout une année décisive
La dotation de 400 000 euros peut financer une collection, renforcer une équipe, sécuriser des matières ou soutenir la production. Pourtant, le mentorat d’un an pourrait être encore plus déterminant. Beaucoup de jeunes marques ne disparaissent pas faute d’idées, mais parce que la croissance arrive plus vite que leurs structures. Les commandes internationales, les délais, la trésorerie, la propriété intellectuelle et la logistique deviennent soudain aussi importants que le dessin.
L’accompagnement par les équipes de LVMH doit aider Kegels à traverser ce passage fragile entre label admiré et maison viable. Le défi sera d’augmenter les volumes sans banaliser le produit, de trouver des partenaires sans perdre le contrôle du récit et de construire une distribution qui protège la désirabilité. La victoire crée une attente mondiale ; elle ne garantit pas, à elle seule, la stabilité économique.
Trois prix, trois visions de la mode de demain
La finale a aussi distingué deux autres propositions. Zane Li, installé à New York avec son label LII, a reçu le Prix Karl Lagerfeld, doté de 200 000 euros et accompagné d’un mentorat. Son approche rapproche le sportswear et la couture à travers des volumes nets, des matières tactiles et une construction sculpturale. Elle confirme que les catégories traditionnelles continuent de se mélanger.
Le Prix des Savoir-Faire est revenu à Anil Padia pour Yoshita 1967. Le créateur, qui relie une formation parisienne à ses racines indo-kényanes, travaille notamment le crochet, la corseterie et les techniques artisanales. Sa présence marque une étape historique pour le Kenya dans la compétition et rappelle qu’une mode véritablement mondiale ne consiste pas à uniformiser les références, mais à donner une plateforme plus large aux savoir-faire situés.
La Belgique confirme sa puissance créative
Pour la Belgique, le succès de Julie Kegels prolonge une réputation bâtie depuis plusieurs décennies. Le pays a imposé une école de pensée où la construction du vêtement, l’ironie et l’indépendance esthétique comptent autant que le spectacle. Kegels appartient à une nouvelle génération : elle hérite de cette liberté sans se contenter d’en reproduire les signes.
Cette victoire arrive également à un moment où le luxe européen cherche de nouveaux récits. Les grands groupes doivent séduire des clients plus jeunes, gérer une demande irrégulière et renouveler leurs directions artistiques. Soutenir de petits labels permet de détecter des sensibilités émergentes, mais aussi de préserver un vivier créatif dont les grandes maisons auront besoin demain.
Paris ne couronne pas seulement un nom, mais une possibilité
Le prochain test sera visible dès les prochaines collections. Julie Kegels devra convertir la curiosité en commandes, la reconnaissance professionnelle en public fidèle et l’aide reçue en une identité encore plus précise. Une récompense aussi puissante peut accélérer une carrière ; elle peut aussi imposer un rythme difficile à soutenir. Sa force sera de conserver ce léger trouble qui rend ses vêtements reconnaissables sans les enfermer dans une formule.
Pour Paris, la finale confirme un rôle singulier. La capitale française reste un lieu où des créateurs venus de plusieurs continents peuvent accéder à une scène mondiale. Pour LVMH, le prix entretient un dialogue avec la relève. Pour Julie Kegels, enfin, le 4 septembre 2026 restera le jour où un jeune label belge a cessé d’être seulement une promesse pour devenir l’un des noms les plus observés de la mode internationale.
Sources
- Vogue France, 4 septembre 2026, sur la victoire de Julie Kegels, les autres lauréats et le profil de la créatrice.
- LVMH, présentation officielle de la treizième édition, de la dotation, des finalistes et du jury.
- LVMH Prize, page officielle de l’édition 2026 et liste des créateurs sélectionnés.
- Le Figaro, édition du 5 septembre 2026 confirmant le choix de Julie Kegels par le jury.

