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1,2 milliard de jeunes, 400 millions d’emplois : le défi qui redessine le développement

Photo : Shiny Things/Wikimedia Commons — CC BY 2.0. Image cropped by B-Empire Magazine.

Le chiffre avancé cette semaine à Bangkok est difficile à contourner : 1,2 milliard de jeunes devraient arriver sur le marché du travail des pays en développement au cours des dix à quinze prochaines années, tandis qu’environ 400 millions d’emplois seulement sont projetés. Cette estimation du président du Groupe Banque mondiale, Ajay Banga, transforme le débat sur le développement en question de calendrier : comment créer, et financer, des activités capables d’absorber une génération entière ?

Le sujet a dominé une partie des réunions annuelles du FMI et de la Banque mondiale à Bangkok, dans un contexte où les États disposent de moins de marge. La dette et son service pèsent sur les budgets, l’aide publique au développement recule et les coûts de l’énergie et des biens essentiels restent élevés. La Banque mondiale défend donc une combinaison de financements publics, d’investissement privé, de philanthropie et de technologie. Ce mélange n’est pas une formule magique : sa réussite dépendra de la qualité des projets et de la manière dont les risques sont répartis.

Un écart démographique qui devient un test économique

La projection de 1,2 milliard contre 400 millions ne signifie pas que 800 millions de personnes seront nécessairement sans emploi : elle compare l’arrivée attendue de jeunes avec le nombre d’emplois que les tendances actuelles permettraient de créer. Mais elle signale un déséquilibre massif si les politiques et les investissements ne changent pas d’échelle. Pour les pays concernés, la croissance du PIB ne suffit pas. Il faut aussi que les entreprises embauchent, que les compétences correspondent aux besoins et que les emplois offrent des revenus suffisamment stables.

La Banque mondiale organise sa stratégie autour de trois leviers : les infrastructures physiques et humaines, la prévisibilité des règles, puis l’investissement à grande échelle. Électricité fiable, routes, eau, réseaux numériques, santé et formation sont des conditions de production autant que des services publics. Sans elles, une entreprise peut avoir des clients et des idées sans pouvoir augmenter sa production. Sans règles compréhensibles et durables, le financement reste cher ou ne vient pas.

Le capital privé peut aider, mais ne remplace pas l’action publique

Ajay Banga a indiqué que les capitaux privés mobilisés par le Groupe Banque mondiale avaient atteint 112 milliards de dollars l’an dernier, contre environ 35 milliards en 2022, et que la progression avait plus que doublé en Afrique. C’est un signal de capacité à attirer des investisseurs, pas une mesure du nombre d’emplois créés ni une preuve que les fonds atteignent partout les entreprises qui en ont besoin. La distinction est essentielle : un volume financier annoncé n’est pas encore un résultat sur le marché du travail.

Le financement commercial est particulièrement difficile dans les pays à faible revenu et les contextes fragiles, là où l’incertitude, le risque de change et le manque de garanties découragent les prêteurs. Le président de la Banque mondiale a reconnu que les capitaux privés mobilisés y demeuraient autour de trois milliards de dollars. Le crédit concessionnel, les garanties, les financements en monnaie locale et les investissements publics peuvent alors jouer un rôle d’amorçage, plutôt que de se retirer au nom d’une privatisation générale du développement.

Les petites entreprises, maillon décisif de la création d’emplois

Dans de nombreux marchés, les petites entreprises sont déjà la porte d’entrée vers le travail, mais elles peinent à accéder au crédit, aux marchés plus larges et aux outils numériques. La stratégie PME évoquée par la Banque mondiale vise notamment à rendre ces entreprises plus visibles grâce aux données, à simplifier leur accès au financement et à les relier à de grands acheteurs. L’enjeu est concret : permettre à une entreprise locale de passer d’une activité de subsistance à une production régulière, avec des emplois et des fournisseurs autour d’elle.

Les infrastructures peuvent amplifier cet effet. Le Groupe Banque mondiale et la Banque africaine de développement disent vouloir apporter l’électricité à 300 millions de personnes en Afrique d’ici à 2030 dans le cadre de Mission 300; 59 millions auraient déjà gagné un accès, selon le discours de Banga. L’accès ne garantit pas à lui seul des emplois, mais une énergie abordable et fiable peut rendre viables des ateliers, des services numériques, des chaînes du froid et des activités de transformation agricole.

L’IA : accélérateur possible, pas raccourci universel

À Bangkok, l’intelligence artificielle a été présentée à la fois comme une source de productivité et comme un risque pour la stabilité si les investissements ne produisent pas les gains promis. Le FMI a également insisté sur les limites de la résilience mondiale, notamment pour les économies à faible revenu et les pays fragiles. Pour les pays qui manquent d’électricité, de connectivité et de compétences numériques, les modèles les plus coûteux ne sont pas immédiatement accessibles. Des outils plus modestes peuvent néanmoins aider un agriculteur à améliorer ses rendements, une enseignante à adapter ses cours ou une PME à atteindre de nouveaux clients.

La vraie mesure de l’innovation ne sera donc pas le nombre de démonstrations technologiques, mais sa capacité à augmenter la productivité sans concentrer les bénéfices dans quelques entreprises ou territoires. Formation, accès aux équipements, protection des données et concurrence équitable font partie de l’infrastructure nécessaire.

La promesse devra se vérifier dans les emplois réels

Le basculement vers davantage de capitaux privés intervient alors que les bailleurs publics font face à des budgets contraints. Reuters rapporte que l’aide internationale des pays du Comité d’aide au développement de l’OCDE a chuté de 23 % en termes réels en 2025, tandis que la dette extérieure des pays en développement a atteint 12 300 milliards de dollars. Ces chiffres rendent le recours à de nouvelles sources de financement compréhensible, mais ils renforcent aussi la nécessité d’évaluer les conditions, les coûts et les bénéficiaires de chaque opération.

Pour les gouvernements, le test sera de convertir les annonces en emplois mesurables, en particulier pour les jeunes femmes, les zones rurales et les économies vulnérables. Pour les investisseurs, il sera de financer des entreprises productives plutôt que de rechercher uniquement des rendements garantis par l’argent public. Et pour les institutions de développement, il faudra démontrer que les garanties et les partenariats privés complètent les investissements essentiels au lieu de détourner les ressources des services de base.

L’écart annoncé à Bangkok n’est pas un destin écrit. C’est un avertissement sur l’échelle du défi. Le développement se jugera moins au montant des capitaux annoncés qu’à la capacité de bâtir des entreprises viables, des infrastructures utiles et des parcours professionnels accessibles. Dans cette équation, chaque emploi durable compte davantage qu’une promesse spectaculaire.

Sources

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