La Mostra n’a pas encore déroulé son premier tapis rouge, mais un homme qui ne devrait même pas venir à Venise occupe déjà le centre de la scène. Le 2 septembre 2026, la 83e édition du Festival international du film de Venise s’ouvrira avec son cortège de stars, de premières mondiales et de prétendants aux Oscars. Pourtant, au milieu de George Clooney, Robert Pattinson, Penélope Cruz, Javier Bardem, Rooney Mara et des frères Gallagher, le nom qui aimante les conversations est celui d’Elon Musk.
La raison tient en un film hors norme : Musk, le documentaire de 225 minutes réalisé par Alex Gibney. Pendant près de quatre heures, le cinéaste oscarisé veut regarder derrière la légende de l’entrepreneur et interroger la manière dont l’homme le plus exposé de la planète construit son propre récit. À quelques jours de l’ouverture, cette œuvre transforme déjà la Mostra en arène où le cinéma, la technologie, le pouvoir et l’image publique vont se confronter.
Un documentaire de 225 minutes qui écrase déjà la conversation
Selon la programmation officielle de la Biennale, Musk sera présenté dans la section Venice Open, hors compétition. Sa durée, 225 minutes, est accompagnée d’un entracte de dix minutes. La projection destinée aux professionnels est annoncée le 7 septembre, avant plusieurs séances publiques et accréditées les 8 et 9 septembre. Ce format monumental donne immédiatement au projet une dimension d’événement.
Le film réunit notamment les témoignages de Justine Musk, de la journaliste Kara Swisher, du cofondateur de Tesla Martin Eberhard, de la journaliste Zoë Schiffer et du chercheur Geoffrey Hinton. Ce choix indique que Gibney ne veut pas seulement raconter une réussite industrielle. Il entend examiner un système d’influence qui traverse l’automobile, l’espace, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, le travail et la politique.
Dans son synopsis, la Biennale présente le documentaire comme un regard incisif derrière la légende d’un inventeur-entrepreneur dont l’influence sur le monde est immense. Le réalisateur explique de son côté vouloir abandonner le « plan maître » façonné par Musk lui-même. Autrement dit, le film ne promet pas un portrait promotionnel : il veut étudier comment une personnalité transforme chaque annonce, chaque scène et chaque conflit en épisode de sa propre mythologie.
Pourquoi Elon Musk peut voler la vedette sans être présent
L’Associated Press souligne le paradoxe de cette édition : Venise attend une constellation de célébrités, mais une grande partie de l’attention pourrait se fixer sur Musk, probablement absent. Ce phénomène dit beaucoup du poids contemporain de son image. Le milliardaire n’est plus seulement un dirigeant économique. Il est devenu un personnage culturel mondial, suivi comme une star, contesté comme un responsable politique et analysé comme un média à lui seul.
La puissance du sujet vient aussi de sa capacité à diviser. Pour ses admirateurs, Musk incarne l’audace industrielle et la volonté d’accélérer le futur. Pour ses critiques, il concentre trop de pouvoir privé sur des infrastructures, des plateformes et des technologies qui structurent la vie publique. Un documentaire long, signé par un réalisateur connu pour ses enquêtes sur les entreprises et les institutions, devient donc bien plus qu’une biographie : c’est un test sur la possibilité de raconter un homme qui produit lui-même, en permanence, sa propre version de l’histoire.
Venise aligne pourtant un tapis rouge spectaculaire
La compétition médiatique sera immense. La Mostra attend Robert Pattinson dans Primetime, où il interprète Chris Hansen, l’animateur américain associé à To Catch a Predator. Dakota Johnson doit incarner l’imaginaire de Marilyn Monroe dans le court métrage Flesh Impact. Guy Pearce joue Rupert Murdoch, tandis que Penélope Cruz et Javier Bardem figurent parmi les visages les plus attendus du festival.
George Clooney et Ellen Burstyn recevront chacun un Lion d’or pour l’ensemble de leur carrière. Clooney participera aussi à une masterclass, aux côtés d’autres grandes figures annoncées par la Biennale. La présence de Noel et Liam Gallagher ajoute encore une dimension musicale et populaire à un rendez-vous historiquement centré sur le cinéma. Sur le papier, tous les ingrédients d’une grande fête glamour sont réunis.
Mais cette abondance de vedettes rend précisément le cas Musk plus frappant. Le documentaire n’a pas besoin de son protagoniste sur le tapis rouge pour exister dans la conversation. Il se nourrit de son absence, de sa notoriété et de la tension entre ce que le public croit déjà savoir et ce que le film affirme pouvoir révéler.
Une Mostra plus mondiale, moins dépendante d’Hollywood
La 83e Mostra se tiendra du 2 au 12 septembre sur le Lido. La sélection officielle comprend une compétition internationale pouvant réunir jusqu’à 21 longs métrages présentés en première mondiale, ainsi que les sections Orizzonti, Venice Spotlight, Venice Classics et Venice Immersive. Cette architecture permet à Venise de faire dialoguer les auteurs établis, les nouveaux talents, le patrimoine et les formes technologiques émergentes.
L’Associated Press observe que la sélection 2026 est moins chargée en grosses productions de studios hollywoodiens que certaines éditions précédentes. Ce recul relatif ne diminue pas son influence. Il peut au contraire renforcer son identité internationale et sa fonction de lancement pour les films d’auteur, les documentaires politiques et les œuvres qui cherchent une trajectoire dans la saison des prix.
Le programme reflète cette ambition avec des récits sur les médias, les conflits, l’exil, le pouvoir et les mythes contemporains. Le documentaire NAZA, consacré au coût humain de la guerre à Gaza, a notamment rejoint la compétition. La présence simultanée de tels sujets rappelle que Venise ne veut pas seulement produire des images de robes, de bateaux et de flashs. Le festival cherche aussi à imposer les débats qui accompagneront le cinéma mondial pendant les mois suivants.
Le cinéma face aux nouveaux empires technologiques
Le choix de placer Musk au cœur du programme illustre une mutation profonde. Pendant des décennies, les grands festivals observaient surtout le pouvoir politique, les guerres, les médias traditionnels et les empires financiers. Désormais, les patrons de plateformes et de technologies façonnent eux aussi les récits collectifs. Ils contrôlent des outils de communication, orientent des marchés et deviennent des personnages mondiaux dont les décisions dépassent largement leurs entreprises.
Pour l’Europe et la France, le sujet résonne particulièrement. Les débats sur la régulation des plateformes, l’intelligence artificielle, la souveraineté numérique et la responsabilité des dirigeants technologiques occupent déjà les gouvernements et les institutions européennes. Le documentaire arrive donc dans un espace où le public ne demande plus seulement : « Qui est Elon Musk ? » La question devient : « Quel pouvoir une seule personne peut-elle exercer sur l’imaginaire, l’information et les infrastructures du monde ? »
Le signal que l’industrie du cinéma ne peut ignorer
La bataille d’attention autour de Musk révèle enfin une vérité économique. Dans un paysage saturé de contenus, un festival doit créer des événements immédiatement identifiables. Un documentaire de près de quatre heures sur l’un des hommes les plus connus et controversés de la planète possède cette force. Il génère une histoire avant même sa première projection et donne à la Mostra un sujet capable de circuler bien au-delà des pages cinéma.
Reste la question essentielle : le film sera-t-il à la hauteur de l’énorme bruit qui l’entoure ? Sa longueur peut offrir la profondeur nécessaire pour démêler la légende, les faits et les contradictions. Elle peut aussi mettre à l’épreuve le public. Seules les projections permettront de savoir si Gibney a construit une enquête décisive ou un portrait dont le protagoniste absorbe toute tentative de critique.
Une chose est déjà certaine. À Venise, Elon Musk ne sera pas seulement le sujet d’un documentaire. Il sera la mesure d’un basculement culturel : celui d’un monde où les magnats de la technologie rivalisent avec les stars de cinéma pour définir les personnages, les conflits et les mythes de notre époque.
Sources
- Associated Press, présentation de la 83e Mostra et de ses principaux films, 30 août 2026.
- La Biennale di Venezia, fiche officielle du documentaire Musk, synopsis, équipe et calendrier.
- La Biennale di Venezia, sélection officielle de la 83e édition, 29 août 2026.
- Associated Press, annonce de la programmation et contexte de la sélection 2026, 23 juillet 2026.

