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vendredi 31 juillet 2026

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Deux momies réécrivent l’histoire de la variole : la preuve génétique qui éclaire la conquête des Amériques

Des chercheurs ont détecté l’ADN ancien du virus de la variole dans les os de deux personnes mortes au Chili entre 1492 et 1631. Publiée dans Science, l’étude apporte le lien génétique le plus solide à ce jour entre les souches européennes et l’épidémie qui a ravagé les populations autochtones des Amériques.


Santhia Antoine
Santhia Antoine
Rédactrice en chef de B-Empire Magazine, Santhia Antoine
juillet 31, 2026  ·  7 min de lecture
Deux momies réécrivent l’histoire de la variole : la preuve génétique qui éclaire la conquête des Amériques
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Le récit de l’une des plus grandes catastrophes sanitaires de l’histoire vient de gagner une preuve inscrite dans les os. Dans le nord du Chili, l’ADN de deux personnes mortes il y a environ cinq siècles révèle une ancienne lignée du virus de la variole. L’analyse, publiée le 30 juillet dans la revue scientifique Science, établit le lien génétique le plus solide à ce jour entre les souches européennes et celles qui ont circulé dans les Amériques après 1492.

Les chroniques coloniales racontaient déjà les épidémies, les villes décimées et l’effondrement de communautés autochtones jamais exposées à cette maladie. Cette fois, la démonstration ne repose pas seulement sur des archives écrites par les conquérants, des missionnaires ou des administrateurs. Elle vient de fragments de jambes prélevés sur un homme et une femme retrouvés à Camarones, sur la côte aride du Chili.

Une découverte qui transforme une certitude historique en preuve biologique

L’équipe internationale dirigée notamment par le généticien Shigeki Nakagome, du Trinity College de Dublin, a étudié treize échantillons osseux provenant d’un site archéologique de Camarones. Deux contenaient des traces du virus Variola, responsable de la variole. Les datations situent la mort de ces deux adultes, âgés de 18 à 35 ans, entre 1492 et 1631.

Le résultat décisif vient de la comparaison génomique. La lignée découverte au Chili se place entre des souches médiévales européennes et des versions plus récentes du virus. Autrement dit, son arbre génétique pointe vers l’Ancien Monde et confirme que le virus qui frappait l’Amérique du Sud descendait d’une lignée arrivée d’Europe pendant la période coloniale.

Cette conclusion ne signifie pas que l’on connaît désormais le navire, la personne ou la route exacte ayant introduit le virus. Les chercheurs restent prudents : plusieurs vagues de colons ont traversé l’Atlantique après les voyages de Christophe Colomb, tandis que la traite transatlantique a aussi pu jouer un rôle dans la circulation des infections entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques.

Pourquoi Camarones change l’échelle du récit

Le site chilien se trouve très loin des premiers points de contact caribéens. Aucun épisode de variole n’y avait été documenté avec précision auparavant. La présence du virus dans cette zone ouvre donc une question vertigineuse : comment une infection introduite de l’autre côté du continent a-t-elle atteint si rapidement des populations installées sur la côte pacifique sud-américaine ?

Une hypothèse est que la maladie ait emprunté des réseaux commerciaux et humains autochtones bien antérieurs à la colonisation. Ces voies reliaient des territoires immenses, transportant des biens, des informations et des personnes. Après l’arrivée du virus, elles ont pu devenir, involontairement, des autoroutes épidémiques. La conquête sanitaire a ainsi pu précéder le contact direct avec les Européens dans certaines régions.

Cette dynamique aide à comprendre pourquoi des communautés ont parfois été frappées avant même de voir un soldat ou un colon. Elle rappelle aussi que la colonisation ne fut pas seulement une succession de batailles et de décisions politiques : elle a modifié brutalement l’écologie microbienne d’un continent.

La maladie qui a bouleversé le rapport de force

Avant son éradication, la variole figurait parmi les maladies les plus meurtrières connues. Elle tuait environ un malade sur trois selon les synthèses historiques citées par l’Associated Press, et laissait de nombreux survivants aveugles ou profondément marqués. Dans les Amériques, où les populations n’avaient aucune immunité acquise contre le virus, son impact a été particulièrement dévastateur.

Les épidémies ont tué des millions de personnes, désorganisé les sociétés, rompu les chaînes de transmission des savoirs et fragilisé les résistances militaires. L’étude ne réduit évidemment pas la conquête à un seul agent pathogène. Les armes, les alliances locales, le travail forcé, la dépossession des terres et les systèmes politiques coloniaux restent essentiels pour comprendre l’histoire. Mais l’ADN ancien montre que le virus fut un acteur matériel de cette bascule.

Pour Constanza de la Fuente Castro, anthropologue biologique à l’Université du Chili et coauteure de l’étude, le coût humain n’est plus seulement visible dans les statistiques démographiques. Il est lisible dans les restes biologiques de personnes réelles. Derrière la grande histoire se trouvent ici deux jeunes adultes dont la variole a probablement provoqué la mort.

Ce que l’ADN ancien peut encore révéler

L’archéogénétique permet de retrouver des agents pathogènes dans des os, des dents ou des tissus conservés, puis de reconstruire leurs relations de parenté. Dans ce cas, elle éclaire aussi l’évolution du virus. Les scientifiques ont observé que certaines fonctions génétiques s’étaient progressivement désactivées, un processus qui pourrait avoir aidé la variole à mieux se spécialiser dans son hôte humain.

Mais l’étude comporte des limites importantes. Treize échantillons ont été testés et deux infections identifiées : cela suffit pour établir une présence et une filiation, pas pour mesurer l’ampleur exacte d’une épidémie dans toute la région. Les conditions de conservation, la disponibilité des restes humains et les exigences éthiques limitent aussi les recherches. Les scientifiques devront travailler avec les institutions chiliennes et les communautés concernées afin que l’étude du passé respecte les personnes dont les restes rendent ces découvertes possibles.

Une leçon mondiale à l’heure des nouvelles menaces sanitaires

La variole a été déclarée éradiquée par l’Organisation mondiale de la santé en 1980, après une campagne internationale de vaccination et de surveillance. Elle demeure la seule maladie infectieuse humaine à avoir été éliminée à l’échelle mondiale. Ce succès prouve ce que la coopération scientifique peut accomplir lorsque les États partagent un objectif, des données et des moyens.

La découverte chilienne ne signale pas un retour de la maladie : elle porte sur de l’ADN ancien, pas sur une circulation actuelle du virus. Son importance est ailleurs. Elle montre comment les mobilités humaines, les conquêtes et les échanges commerciaux peuvent déplacer des agents pathogènes sur des milliers de kilomètres, souvent plus vite que les sociétés ne comprennent la menace.

Elle invite aussi à regarder l’histoire des épidémies depuis plusieurs continents. L’Europe apparaît ici comme le point d’origine génétique de la lignée, l’Afrique comme une route possible encore à documenter, et l’Amérique du Sud comme le territoire où l’impact biologique peut désormais être lu. Ce cadre mondial évite un récit simpliste tout en maintenant la conclusion centrale : la colonisation a apporté la variole aux Amériques.

Le signal que personne ne peut ignorer

Deux fragments d’os ont survécu cinq siècles dans le désert chilien. Ils racontent aujourd’hui une histoire que les archives ne pouvaient pas prouver seules. La conquête des Amériques fut politique, militaire, économique et culturelle ; elle fut aussi microbienne. La science ne découvre pas seulement d’où venait un virus : elle redonne une présence aux vies emportées par lui.

La prochaine étape consistera à rechercher d’autres génomes anciens sur le continent afin de cartographier les routes et le calendrier de la variole. Chaque nouvelle séquence pourrait préciser la vitesse de propagation, les liens entre régions et l’évolution du virus. Cinq cents ans après la catastrophe, l’ADN commence seulement à livrer toute la géographie du choc.

Sources

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