Un poisson rose géant, un avion aux couleurs nationales, un paon éclatant ou une guitare monumentale : au Ghana, le dernier voyage peut prendre une forme que personne n’oublie. Les cercueils fantaisie du Ghana, appelés abebuu adekai dans la culture Ga, ne sont ni de simples objets insolites ni des accessoires destinés aux réseaux sociaux. Ce sont des portraits sculptés, des proverbes en bois et des messages adressés à la communauté.
Depuis le 19 juillet 2026, une exposition majeure au Museum of International Folk Art de Santa Fe, au Nouveau-Mexique, leur offre une nouvelle scène internationale. Intitulée The Art Underground: Fantasy Coffins of Ghana, elle réunit deux douzaines de pièces liées à l’atelier Kane Kwei de Teshie, près d’Accra. Présentée jusqu’au 5 septembre 2027, elle raconte comment un rituel local est devenu l’une des signatures les plus reconnaissables de l’art contemporain africain.
Pourquoi ces cercueils fascinent à nouveau le monde
L’exposition arrive au moment où les musées internationaux réévaluent la place des artistes africains, la circulation des œuvres et la frontière entre artisanat, rituel et art contemporain. Le Metropolitan Museum of Art de New York expose lui aussi une œuvre spectaculaire réalisée en 2025 par Paa Joe pour un musicien : un instrument devenu enveloppe symbolique pour l’au-delà.
Le succès visuel est immédiat, mais la force de ces œuvres va beaucoup plus loin. Chaque commande associe une famille et un artiste. La forme choisie peut évoquer un métier, un statut, un rêve, un emblème familial ou une personnalité. Un pêcheur peut reposer dans un poisson, un agriculteur dans une cabosse de cacao, un chauffeur dans un véhicule et un musicien dans son instrument. La sculpture résume une existence sans avoir besoin d’un long discours.
Selon un reportage de l’Associated Press consacré aux ateliers d’Accra, la réalisation d’une pièce demande environ deux semaines et son prix débute autour de 700 dollars, avant de varier selon le bois et la complexité. Certaines formes ne peuvent pas être choisies librement : le lion, symbole d’autorité, est notamment réservé aux chefs, tandis que certains emblèmes correspondent à des lignées précises.
Un cercueil n’est jamais seulement un cercueil
Dans la cosmologie Ga, explique le musée de Santa Fe, le cercueil est à la fois un véhicule et un porteur de sens. Il accompagne la personne défunte vers le monde ancestral tout en racontant publiquement la vie qui vient de s’achever. C’est pour cela que la traduction littérale d’abebuu adekai — souvent rendue par « boîtes à proverbes » ou « réceptacles de proverbes » — est essentielle.
Le spectacle ne gomme pas le deuil. Il lui donne une forme collective. Les funérailles ghanéennes peuvent mêler musique, danse, couleurs et cérémonies élaborées. La présence d’une sculpture inattendue crée un moment où l’admiration rejoint la tristesse. Le menuisier Eric Kpakpo Adotey a expliqué à l’AP que les personnes présentes oublient un instant ce qui se trouve à l’intérieur, admirent le travail et sentent l’atmosphère changer.
Cette idée déplace le regard occidental sur la mort. Là où de nombreuses sociétés cherchent à rendre le cercueil aussi discret et uniforme que possible, les artistes Ga en font une dernière prise de parole. L’objet affirme qu’une vie ne se réduit pas à une date, mais qu’elle peut encore produire une image, une énigme et une mémoire partagée.
De Kane Kwei à Paa Joe, une transmission entre générations
L’histoire moderne de cette pratique est associée à Seth Kane Kwei et à son atelier de Teshie. Les récits oraux rapportés par le musée racontent qu’il aurait d’abord fabriqué un palanquin en forme de cabosse de cacao pour un chef Ga. Le chef étant mort avant de pouvoir l’utiliser, sa famille l’aurait enterré dans cette création. Kane Kwei aurait ensuite conçu un cercueil-avion pour sa grand-mère, donnant à son esprit un moyen symbolique de prendre son envol.
La tradition s’est structurée à partir des années 1950. Paa Joe a contribué à la faire voyager hors du Ghana. Cedi Anang, Eric Adjetey Anang, Jacob Tetteh Ashong, Daniel Mensah et d’autres créateurs prolongent aujourd’hui cette lignée. Le savoir se transmet dans l’atelier par le dessin, la découpe, l’assemblage, le ponçage et la peinture, mais aussi par l’apprentissage des codes culturels qui donnent un sens à chaque forme.
Paris a joué un rôle décisif dans cette histoire mondiale
Le lien avec la France est profond. En 1989, l’exposition Magiciens de la Terre, présentée au Centre Pompidou et à la Grande Halle de la Villette, a marqué une étape majeure dans la visibilité internationale de ces œuvres. Le projet voulait confronter des créations du monde entier sans reproduire totalement les hiérarchies habituelles du marché occidental.
Cette reconnaissance parisienne reste discutée, car l’entrée au musée change le statut de l’objet. Un cercueil commandé pour une exposition ne transporte aucun défunt. Il devient sculpture, pièce de collection et parfois produit d’exportation. L’Associated Press rapporte que des ateliers d’Accra reçoivent désormais des commandes étrangères destinées principalement aux musées et aux galeries.
Ce double destin nourrit toute la puissance des cercueils fantaisie du Ghana. Ils appartiennent à une pratique vivante, mais circulent aussi sur le marché mondial. Ils racontent une histoire familiale, tout en devenant les ambassadeurs d’une créativité africaine trop longtemps décrite depuis l’extérieur. Leur succès impose donc une responsabilité : admirer la forme sans effacer la culture Ga qui lui donne son sens.
Le signal que les musées ne peuvent plus ignorer
La nouvelle exposition de Santa Fe ne présente pas cette tradition comme un folklore figé. Elle suit son évolution, des premiers ateliers aux générations actuelles, et montre comment les artistes répondent à de nouveaux métiers, de nouveaux désirs et de nouveaux publics. Une automobile, un téléphone ou une chaussure peuvent devenir des archives de leur époque autant que des symboles personnels.
Pour le Ghana, cet intérêt mondial représente une formidable vitrine culturelle, mais aussi un enjeu économique. La valeur créée ne doit pas se concentrer uniquement dans les institutions et les collections étrangères. Les noms des artistes, la provenance des œuvres et les conditions de commande doivent rester visibles. L’objet spectaculaire attire l’œil ; l’histoire de ses créateurs doit retenir l’attention.
Au fond, ces cercueils posent une question universelle : quelle image résumerait le mieux une vie ? En transformant le bois en poisson, avion, lion ou instrument de musique, les artistes Ga répondent avec audace. La mort reste une séparation, mais la dernière image peut encore parler, sourire, surprendre et transmettre.