La Mostra de Venise devait parler de cinéma. Elle s’est soudain mise à parler de pouvoir. La disparition de Gloria Steinem, annoncée le 2 septembre 2026 à New York à l’âge de 92 ans, a donné aux DVF Awards 2026 une résonance particulière. Deux jours plus tard, à Venise, Diane von Furstenberg réunissait Jane Fonda, Gisèle Pelicot, Mia Amor Mottley, Lynsey Addario et Wawira Njiru pour la 17e édition de son prix. L’événement n’était plus seulement une cérémonie philanthropique. Il devenait une passation symbolique.
La coïncidence est puissante. Steinem a traversé six décennies de journalisme, d’organisation politique et de combat pour l’égalité. Les femmes honorées à Venise incarnent, chacune à leur manière, la traduction contemporaine de cette méthode : agir dans les institutions, dans les tribunaux, dans les images, dans l’éducation, dans la rue et dans l’industrie culturelle. Le féminisme n’apparaît plus comme un slogan. Il devient une architecture de pouvoir, avec ses figures, ses réseaux, ses prix, ses scènes et ses moyens financiers.
Le moment Steinem
Associated Press a rappelé l’ampleur de l’empreinte de Gloria Steinem : cofondatrice de Ms. Magazine, figure centrale de la seconde vague féministe américaine, militante de l’égalité salariale, du droit à l’avortement, de la représentation politique et de l’autonomie des femmes. Sa force ne venait pas seulement de ses prises de parole. Elle venait d’une capacité rare à transformer des expériences isolées en langage commun.
La mort d’une figure de cette taille provoque toujours un danger : celui de la transformer en statue. Or Steinem elle-même résistait à cette logique. Les hommages publiés après sa disparition soulignent moins une icône figée qu’une organisatrice du vivant, attentive à l’écoute, au collectif, aux alliances. C’est précisément ce que la soirée de Venise a rendu visible : un héritage n’existe vraiment que s’il est redistribué.
Venise, scène inattendue du politique
Le choix de Venise n’est pas anodin. La Mostra est un lieu où l’image gouverne : robes, tapis rouge, films, photographes, plateformes, stars. Y installer une cérémonie consacrée aux femmes d’action revient à détourner l’attention sans quitter le spectacle. Les DVF Awards comprennent ce paradoxe. Ils utilisent le glamour pour rendre visible ce que les institutions politiques oublient souvent de célébrer.
Diane von Furstenberg a construit le prix en 2010 avec une promesse claire : reconnaître et amplifier des femmes qui améliorent la vie d’autres femmes. Le site officiel des DVF Awards indique que les lauréates reçoivent des subventions destinées à soutenir leur travail. Le message est crucial. Dans un monde saturé de récompenses symboliques, l’argent rappelle que l’influence doit aussi devenir capacité d’action.
Jane Fonda et Gisèle Pelicot, deux formes de courage
La présence de Jane Fonda et de Gisèle Pelicot a donné à la soirée une intensité particulière. Fonda représente une longue tradition d’activisme public, assumé, parfois conflictuel, où la célébrité sert de mégaphone aux causes sociales, environnementales et féministes. Pelicot, elle, incarne une autre forme de puissance : celle d’une survivante qui transforme une violence intime en combat collectif contre le silence et la honte.
Leur réunion à Venise, relevée par Vogue France et Vogue España, raconte deux temporalités du féminisme. D’un côté, la militante qui a traversé les décennies et qui sait que la notoriété peut être une arme. De l’autre, la femme dont le courage récent a forcé un pays à regarder ce qu’il préférait ne pas voir. Entre elles, l’héritage de Steinem ne se transmet pas comme une doctrine. Il circule comme une méthode : nommer, refuser, rassembler, recommencer.
Mia Mottley, Lynsey Addario et Wawira Njiru élargissent le cadre
Les autres lauréates déplacent encore le centre de gravité. Mia Amor Mottley, première ministre de la Barbade, représente une parole politique qui lie climat, dette, justice internationale et souveraineté. Lynsey Addario, photojournaliste de guerre, rappelle que voir est parfois un acte de résistance. Wawira Njiru, fondatrice de Food4Education, inscrit le combat dans l’accès quotidien à l’école et à la nourriture. Ces trajectoires empêchent de réduire le féminisme à une conversation occidentale ou mondaine.
Le prix fonctionne alors comme une cartographie. Il montre que l’égalité ne se joue pas dans un seul secteur. Elle se joue dans les parlements, les tribunaux, les salles de rédaction, les cantines scolaires, les festivals, les fondations et les plateformes. C’est ce qui rend la scène vénitienne intéressante : elle rassemble des formes de pouvoir qui, d’ordinaire, ne partagent pas le même vocabulaire.
Le féminisme face à l’économie de l’attention
L’hommage à Steinem arrive dans une époque très différente de celle où Ms. Magazine a émergé. Le problème n’est plus seulement de trouver une tribune. Il est de tenir dans un espace public fragmenté, rapide, polarisé et gouverné par les algorithmes. La célébrité, le style, la photographie et les cérémonies ne sont donc pas secondaires. Ils sont devenus des outils de circulation.
Cette réalité peut déranger. Elle oblige les mouvements sociaux à accepter que la visibilité passe parfois par les codes mêmes du spectacle. Mais l’alternative serait de laisser ces codes à ceux qui vendent seulement des produits ou du pouvoir personnel. Les DVF Awards proposent une autre hypothèse : utiliser la lumière disponible pour mettre au centre des femmes qui transforment réellement des institutions, des lois, des récits ou des vies.
La transmission comme stratégie
Les hommages à Steinem insistent sur une qualité qui paraît presque contre-culturelle : l’écoute. Dans une époque où l’influence se mesure souvent au volume, sa légende repose aussi sur la capacité à faire parler les autres, à relier des témoignages, à créer une conscience partagée. C’est une leçon stratégique. Les mouvements durables ne se construisent pas seulement par des figures fortes, mais par des relais.
Venise a offert l’image de ces relais. Fonda parle par la scène et par la mémoire militante. Pelicot parle par le courage judiciaire et la dignité publique. Mottley parle par la négociation internationale. Addario parle par la preuve visuelle. Njiru parle par l’infrastructure sociale. Ensemble, elles dessinent une réponse à la question qui suit toujours la mort d’une grande figure : que devient l’héritage quand la voix fondatrice se tait ?
Une cérémonie peut-elle changer quelque chose ?
La question mérite d’être posée. Les prix peuvent flatter les puissants, lisser les conflits et convertir les luttes en belles images. Mais ils peuvent aussi servir de caisse de résonance et de redistribution. Tout dépend de ce qui survit après la photo. Les DVF Awards ont une force parce qu’ils associent récit, argent, visibilité et réseau. Ce n’est pas suffisant pour changer le monde, mais c’est assez pour renforcer celles qui essaient.
Le legs de Gloria Steinem n’est donc pas seulement dans les citations que l’on répète après sa mort. Il est dans cette capacité à faire passer une expérience privée dans la sphère publique, puis à transformer la sphère publique en action. À Venise, le féminisme a pris la forme d’une cérémonie. Mais derrière les robes et les flashs, le vrai sujet était plus ancien et plus urgent : comment une idée survit, se finance, se transmet et continue de déranger.
Sources
- Associated Press, 4 septembre 2026, nécrologie de Gloria Steinem.
- Associated Press, 4 septembre 2026, hommages de responsables politiques et personnalités à Gloria Steinem.
- Vogue, 5 septembre 2026, compte rendu des DVF Awards à Venise.
- DVF Awards, page officielle de l’édition 2026 et présentation des lauréates.
- Vogue France, 3 septembre 2026, Jane Fonda et Gisèle Pelicot à la Mostra.
- Vogue, 3 septembre 2026, hommage à Gloria Steinem.
