À Venise, le choc ne vient ni d’un tapis rouge ni d’une superproduction : il vient de femmes et d’hommes qui continuent d’informer alors que leur pays leur est devenu inaccessible. Présenté hors compétition à la 83e Mostra, My Undesirable Friends: Part II – Exile, de Julia Loktev, s’est imposé comme l’un des premiers événements critiques du festival. Pendant 355 minutes, près de six heures, le documentaire suit des journalistes russes indépendants contraints de reconstruire leur métier, leurs relations et leur quotidien loin de Moscou.
Le film reprend là où Part I – Last Air in Moscow s’arrêtait : après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, plusieurs protagonistes liés notamment à TV Rain comprennent que rester signifie risquer la prison et que partir ne garantit ni sécurité ni stabilité. La cinéaste ne réduit pas leur trajectoire à une thèse politique. Elle filme le temps long de l’exil, ses démarches administratives, ses séparations, ses doutes et cette question obsédante : comment continuer à parler à un pays dont on a été chassé ?
Le documentaire qui change l’échelle de la Mostra
La durée impressionne, mais elle constitue le cœur du projet. Selon la fiche officielle de la Biennale, Julia Loktev a voulu saisir en temps réel un exil historique, toujours en cours et sans conclusion nette. Le film est organisé en cinq chapitres et accompagne les journalistes sur plusieurs années. Le spectateur ne reçoit pas seulement une succession de titres d’actualité : il partage l’attente d’un visa, la fragilité d’une rédaction déplacée, les appels familiaux, l’épuisement et les efforts nécessaires pour préserver un espace de parole.
Cette ampleur rapproche l’œuvre d’une chronique plutôt que d’un reportage classique. Screen Daily souligne que ce second volet approfondit le portrait en devenant plus intime, tandis que RogerEbert.com décrit une continuation essentielle d’un récit de résistance humaine. Le dispositif reste volontairement proche des personnes filmées. Les grands événements — guerre, répression, mort d’Alexeï Navalny, durcissement politique — traversent leurs écrans et leurs conversations, mais ils sont toujours reliés à leurs conséquences concrètes.
Informer quand rentrer devient impossible
Les protagonistes ne cessent pas d’être journalistes lorsqu’ils franchissent une frontière. Pourtant, presque tout ce qui rendait leur travail possible doit être réinventé. Les sources restées en Russie peuvent être exposées, les proches subissent la distance et les équipes se dispersent au gré des autorisations de séjour. La langue demeure russe, le public visé reste souvent russe, mais les studios, les foyers et les repères se déplacent. L’exil devient ainsi une infrastructure précaire autant qu’une blessure intime.
Le titre du film renvoie aux mécanismes utilisés pour marginaliser les voix critiques, notamment les classifications d’« agents étrangers » ou d’organisations « indésirables ». Loktev montre ce que ces mots administratifs produisent dans une vie réelle. Une étiquette peut faire disparaître un salaire, un logement ou une possibilité de retour. Elle peut aussi transformer chaque publication en acte de résistance. L’enjeu dépasse la Russie : partout où le pouvoir cherche à rendre le journalisme matériellement impossible, la bataille de l’information commence par la survie de celles et ceux qui la produisent.
Pourquoi Venise est la scène décisive
La Mostra 2026 a placé la presse et la géopolitique au centre de plusieurs œuvres. Associated Press avait présenté le documentaire de Loktev comme l’un des titres majeurs d’une sélection comprenant aussi des films sur Gaza et Elon Musk. En accueillant Exile hors compétition, Venise lui offre une visibilité mondiale qui dépasse le cercle du cinéma documentaire. L’œuvre arrive au moment où les festivals doivent choisir s’ils veulent seulement célébrer des stars ou devenir des lieux de mémoire immédiate.
Le contraste est puissant. À quelques mètres des photographes et des marques de luxe, un film de presque six heures demande au public de ralentir et de regarder des existences suspendues. Ce geste est peu compatible avec la consommation rapide de l’actualité, mais parfaitement adapté au cinéma : la longueur rend perceptible l’usure que les alertes de quelques secondes effacent. Elle oblige aussi à distinguer l’exilé abstrait de la personne qui travaille, aime, plaisante, doute et cherche une nouvelle définition du mot « maison ».
Un film politique qui refuse les personnages simplifiés
La force de Loktev tient à son refus du héros parfait. Ses journalistes peuvent être courageux et épuisés, déterminés et désorientés. Ils continuent de couvrir la guerre menée par leur pays tout en affrontant la culpabilité associée à leur nationalité. Ils observent les conséquences de décisions prises à Moscou depuis des villes où ils ne savent pas toujours combien de temps ils pourront rester. Cette contradiction donne au film sa tension morale la plus forte.
Le premier volet documentait les derniers mois où une dissidence médiatique restait encore possible à l’intérieur de la Russie. Le second raconte l’après, souvent absent des images spectaculaires de fuite : le déracinement durable. La continuité entre les deux œuvres permet de mesurer une transformation historique sans commentaire omniscient. Des appartements, des bureaux improvisés et des conversations deviennent les archives d’une presse déplacée mais pas effacée.
Le signal que le monde du cinéma ne peut ignorer
Pour l’industrie, le parcours annoncé — Venise, Telluride, New York puis une sortie en salles — montre qu’un documentaire exigeant peut encore circuler comme un événement culturel. Sa durée constitue un défi commercial, mais aussi une promesse : celle d’une expérience qui ne ressemble ni à un fil d’actualité ni à une série conçue pour retenir artificiellement l’attention. Dans un marché saturé de contenus, cette radicalité peut devenir un avantage.
Pour le public français et européen, le film pose une question très proche. Accueillir des journalistes en exil ne signifie pas seulement leur offrir un refuge temporaire ; cela suppose de préserver leurs rédactions, leurs compétences et leur capacité à atteindre des audiences soumises à la propagande. Les médias indépendants déplacés ont besoin de financements, de protections juridiques et de partenariats durables. Sans ces relais, l’exil risque de réussir ce que la censure cherchait à accomplir : rompre le lien entre les reporters et leurs lecteurs.
My Undesirable Friends: Part II – Exile ne promet pas une victoire facile. Il montre plutôt que la liberté de la presse est faite de gestes répétés : allumer une caméra, vérifier un fait, appeler une source, trouver un studio, recommencer ailleurs. En donnant six heures à ces gestes, Julia Loktev transforme des vies déplacées en mémoire collective. Venise offre au film sa première grande scène mondiale ; son véritable impact se mesurera à la capacité du public à regarder, comprendre et ne pas détourner les yeux.
