En quelques heures, le Paraguay a vu son président tomber, son vice-président prêter serment et une crise bancaire devenir une rupture politique historique. Santiago Peña a été destitué vendredi 6 novembre par le Sénat, puis placé en assignation à résidence dans le cadre d’une enquête portant notamment sur des soupçons d’abus de confiance et de trafic d’influence. Pedro Alliana lui a immédiatement succédé. Au cœur de cette séquence : l’effondrement d’Ueno Bank, qui a bloqué l’accès à l’épargne de millions de Paraguayens.
Le choc dépasse largement un simple changement de gouvernement. Selon l’Associated Press, près de la moitié des quelque six millions d’habitants du pays ont été privés de l’accès à leurs économies après la crise de la banque numérique. L’affaire a provoqué des manifestations, fissuré le puissant Parti Colorado et transformé un scandale financier en épreuve nationale. Le nouveau président hérite donc d’un pays où la priorité immédiate n’est pas seulement institutionnelle : elle consiste à rendre leur argent aux déposants et à rétablir la confiance.
Une destitution unanime qui change le pouvoir au Paraguay
Le Sénat paraguayen a déclaré Santiago Peña coupable de mauvaise gestion dans l’exercice de ses fonctions et l’a écarté du pouvoir à l’issue d’un vote nominal unanime des sénateurs présents. Le site officiel de la Chambre haute confirme que la procédure, ouverte le 5 novembre, s’est déroulée conformément au mécanisme constitutionnel du jugement politique. Les 44 sénateurs présents ont voté pour la destitution, d’après l’AP.
Cette unanimité mesure l’isolement atteint par un dirigeant qui appartenait pourtant au Parti Colorado, force dominante de la vie politique paraguayenne pendant l’essentiel de la période contemporaine. Peña avait proposé sa démission la veille, mais les chambres ont choisi de poursuivre le processus de destitution. Le message politique est puissant : le Congrès ne voulait pas seulement organiser un départ, mais prononcer officiellement la responsabilité institutionnelle du président.
Ueno Bank, l’étincelle qui a fait basculer le pays
La crise a éclaté autour d’Ueno Bank, une banque numérique en forte croissance et liée à plusieurs figures du pouvoir. La Banque centrale du Paraguay a pris le contrôle de l’établissement le 3 novembre, après des inquiétudes sur sa solvabilité. Des clients se sont alors retrouvés dans l’impossibilité d’accéder à leurs comptes, tandis que des fonds de retraite et des petits entrepreneurs craignaient de perdre une partie de leur patrimoine.
La dimension sociale explique la vitesse de l’embrasement. Il ne s’agit pas d’une crise abstraite réservée aux marchés : des familles, des retraités, des salariés et des commerçants ont vu leur épargne gelée. Les rassemblements devant le Congrès ont réuni des déposants demandant à la fois le remboursement des fonds et des sanctions contre les responsables. Dans un pays qui cherchait à renforcer son image de destination stable pour les investisseurs, la chute d’un acteur financier aussi visible devient aussi un avertissement économique.
Santiago Peña assigné à résidence après sa chute
La destitution n’a pas clos le dossier. Peu après sa sortie du pouvoir, Santiago Peña a été assigné à résidence. L’AP rapporte que l’ancien chef de l’État est soupçonné notamment d’abus de confiance et de trafic d’influence. Cette mesure ne constitue pas une condamnation : elle intervient pendant que la justice examine les responsabilités dans l’effondrement de la banque et les liens entre l’établissement et des responsables publics.
Le parquet a ouvert plusieurs enquêtes sur la crise. L’enjeu sera de distinguer les erreurs de supervision, les conflits d’intérêts éventuels et les faits susceptibles de relever du droit pénal. Cette étape sera scrutée au-delà du Paraguay, car la crédibilité du nouveau pouvoir dépendra autant de la transparence de l’enquête que de sa capacité à protéger les épargnants.
Pedro Alliana prend le pouvoir, mais hérite aussi du soupçon
Pedro Alliana a prêté serment devant le Congrès pour achever le mandat 2023-2028. Les sites officiels du Sénat et de la Chambre des députés confirment la succession. Dans son premier message, le nouveau président a promis stabilité, pacification et transparence. La continuité constitutionnelle a donc été assurée sans vacance prolongée du pouvoir.
Mais Alliana ne bénéficie pas d’un état de grâce garanti. L’Associated Press souligne qu’il fait lui aussi l’objet d’investigations liées au dossier bancaire. Il devra convaincre qu’il peut diriger l’enquête et la réparation financière sans protéger son camp. Pour le Parti Colorado, la situation est périlleuse : conserver la présidence ne suffit pas si l’opinion considère que les mêmes réseaux restent aux commandes.
Pourquoi cette crise compte pour toute l’Amérique latine
Le Paraguay est une économie enclavée entre le Brésil, l’Argentine et la Bolivie, mais sa stabilité politique et financière intéresse toute la région. Une crise de confiance bancaire peut ralentir l’investissement, fragiliser la consommation et susciter une fuite vers d’autres établissements ou d’autres devises. Elle peut aussi raviver le débat sur la surveillance des banques numériques, dont la croissance rapide dépasse parfois les capacités de contrôle des autorités.
La destitution rappelle également la puissance du jugement politique en Amérique latine. Santiago Peña est le deuxième président paraguayen écarté de cette manière depuis la fin de la dictature d’Alfredo Stroessner en 1989. Le précédent de Fernando Lugo, destitué en 2012, avait suscité une controverse régionale sur la rapidité de la procédure. Cette fois, l’unanimité du vote et l’ampleur de la colère sociale donnent à la décision un contexte différent, sans effacer les questions sur le respect des droits de la défense.
Le vrai test commence maintenant
Trois urgences attendent désormais le gouvernement Alliana. La première consiste à sécuriser les dépôts et présenter un calendrier crédible de restitution. La deuxième est judiciaire : les enquêtes doivent progresser sans règlement de comptes ni impunité. La troisième est économique, car le pays doit empêcher que la chute d’Ueno Bank contamine le reste du système financier et dégrade durablement sa réputation.
Le Paraguay a évité le vide institutionnel, mais il n’a pas encore résolu la crise qui a renversé son président. La rapidité de la succession peut rassurer les partenaires étrangers ; elle ne remplacera ni l’argent bloqué sur les comptes ni les réponses attendues par les familles. La chute de Santiago Peña restera historique. La capacité de Pedro Alliana à rendre les fonds, établir les responsabilités et restaurer la confiance décidera si cette journée marque une sortie de crise ou seulement le début d’un nouvel épisode.
Sources
- Associated Press, destitution et assignation à résidence de Santiago Peña, 6 novembre 2026.
- Agence France-Presse, crise politique et succession présidentielle, 7 novembre 2026.
- Sénat du Paraguay, décision officielle de destitution, 6 novembre 2026.
- Chambre des députés du Paraguay, investiture de Pedro Alliana, 6 novembre 2026.
