La Mostra de Venise 2026 n’attend pas seulement les stars : elle attend aussi le choc d’une image fabriquee autrement. Dans sa selection Venice Open, le festival programme Be Brave, documentaire de Francesco Carrozzini consacre a Renzo Rosso, fondateur de Diesel et figure centrale du groupe OTB. Le sujet pourrait sembler classique : le portrait d’un entrepreneur de mode devenu symbole de provocation commerciale. Mais la forme change tout. Selon la fiche officielle de la Biennale et les informations publiees par Our Films, le film utilise l’intelligence artificielle comme outil narratif, creatif et critique. A Venise, la mode ne vient donc pas seulement habiller le tapis rouge. Elle vient tester les limites de la fabrication des images.
Cette actualite arrive a un moment inflammable pour le cinema. Variety soulignait le 29 aout que les festivals europeens sont desormais traverses par des tensions politiques, industrielles et esthetiques qui depassent largement la simple competition de films. Venise, comme Berlin ou Cannes, n’est plus un decor neutre. C’est un lieu ou les artistes, les marques, les producteurs et les plateformes viennent negocier publiquement ce que le mot creation veut encore dire. Avec Be Brave, le debat sur l’intelligence artificielle entre dans une zone plus sensible encore : celle d’un film lie a une maison de mode, a un empire d’image et a un entrepreneur dont toute la carriere a consiste a vendre l’irreverence comme langage mondial.
Le bon personnage pour une image instable
Renzo Rosso n’est pas un personnage choisi au hasard. Diesel s’est construit contre le bon gout trop lisse, contre la publicite trop obeissante, contre le denim reduit a un uniforme. La marque a toujours aime provoquer : slogans absurdes, campagnes ironiques, energie populaire, desir de brouiller la frontiere entre luxe, rue et culture jeune. Dans ce contexte, utiliser l’intelligence artificielle pour raconter Rosso n’est pas seulement une prouesse technique. C’est presque une extension logique du sujet. Une technologie qui fabrique du trouble sert a raconter un entrepreneur qui a fait du trouble une methode.
La fiche de la Biennale decrit le film comme un voyage fait d’entretiens, de memoire industrielle et d’experimentation visuelle. Elle rappelle aussi que le documentaire commence par l’arrivee officielle de Diesel aux Etats-Unis en 1996, lorsque la marque italienne allait defier Levi’s sur son propre terrain. Ce detail est important. Be Brave ne raconte pas seulement la nostalgie d’une maison. Il parle d’une conquete culturelle : comment une marque nee en Italie a transforme le jean, objet democratique par excellence, en support de recit global.
Venise, vitrine ou laboratoire ?
Venise a choisi une position interessante : presenter le film hors competition, dans Venice Open. Ce placement lui donne une valeur de signal sans le mettre directement face aux oeuvres qui concourent pour les grands prix. C’est une maniere prudente mais forte de dire que le festival veut regarder l’intelligence artificielle sans lui offrir tout de suite la meme grammaire d’evaluation que le cinema traditionnel. On peut y voir une forme de diplomatie curatoriale. Venise ne fuit pas le sujet. Elle l’installe dans la maison, mais dans une piece ou l’on peut encore discuter de ses regles.
L’enjeu depasse largement Be Brave. Les festivals savent que l’intelligence artificielle divise les auteurs, les techniciens, les acteurs, les ayants droit et les spectateurs. Certains y voient un outil de previsualisation, de restauration, de montage, de traduction ou d’archives. D’autres y voient une menace pour les metiers, la preuve, l’authenticite et la valeur du geste humain. Un documentaire sur Diesel permet de poser cette question sans la reduire a la peur : que se passe-t-il lorsque l’intelligence artificielle n’est pas cachee dans la production, mais placee au centre du contrat avec le public ?
La mode comprend deja ce terrain
Si le film interesse B-EMPIRE, c’est parce qu’il relie trois economies qui avancent souvent ensemble : cinema, luxe et technologie. La mode connait depuis longtemps la puissance de l’image artificielle. Elle retouche, stylise, choregraphie, met en scene, transforme un produit en mythe. L’intelligence artificielle ne surgit donc pas dans un territoire innocent. Elle arrive dans une industrie qui sait deja que la realite brute vend rarement autant que la realite arrangee.
La difference tient a l’echelle et a la transparence. Une campagne mode pouvait assumer son artifice parce que le public savait qu’il regardait une composition. Avec l’intelligence artificielle, l’artifice devient plus profond : il peut fabriquer des souvenirs, recreer des epoques, melanger archives et invention, donner au vrai l’apparence du reve. Pour une marque comme Diesel, cela peut etre une arme de coherence. Pour le cinema documentaire, cela impose une question redoutable : jusqu’ou peut-on transformer l’image sans affaiblir le pacte de confiance ?
Un business de l’audace
Our Films indique que Be Brave est produit par Our Films, societe du groupe Mediawan, avec Our AI, et que la direction creative liee a l’intelligence artificielle est confiee a Roberto Beragnoli. Cette organisation montre que l’experimentation n’est plus un bricolage de marge. Elle devient un poste de production, un savoir-faire, une promesse vendable aux festivals, aux marques et aux plateformes. L’intelligence artificielle ne se contente plus d’accelerer des taches invisibles. Elle peut devenir un argument de mise en marche.
C’est aussi pourquoi Venise compte. La reconnaissance festivaliere peut donner une legitimite que les demonstrations technologiques n’obtiennent pas seules. Une video produite par outil generatif circule vite, puis disparait. Un film selectionne a Venise entre dans une autre conversation : celle de l’histoire du cinema, des auteurs, de la critique et du marche international. Pour les producteurs, l’enjeu est clair : transformer une innovation instable en label culturel.
Le verdict B-EMPIRE
Be Brave ne reglera pas le debat sur l’intelligence artificielle au cinema, mais il le deplace avec intelligence. Au lieu de presenter la technologie comme une simple menace ou comme un miracle, le film semble l’utiliser comme miroir d’un personnage qui a toujours joue avec la provocation, l’exces et la communication. C’est la bonne porte d’entree : l’intelligence artificielle devient moins un gadget qu’une question de style, de controle et de responsabilite.
La vraie bataille commencera avec le regard du public. Si le film convainc, il montrera qu’une image artificiellement travaillee peut encore porter une intention humaine forte. S’il echoue, il nourrira l’idee que l’intelligence artificielle dilue l’ame du documentaire. Dans les deux cas, Venise aura rempli sa fonction : forcer le cinema, la mode et le business a regarder le present en face. Et, cette fois, le present a le visage d’un jean, d’un fondateur italien et d’une machine qui apprend a rever.
