Un empire africain se construit à une vitesse que le reste du monde ne peut plus ignorer. Parti de Madagascar, AXIAN est désormais présent dans 21 pays, emploie environ 9 200 personnes et revendique 44 millions de clients mobiles. Son patron, Hassanein Hiridjee, ne veut pas seulement vendre des forfaits téléphoniques : il assemble télécoms, énergie, services financiers et commerce en ligne pour attaquer les principaux obstacles à la croissance du continent.
L’histoire est mondiale, mais elle possède aussi un puissant fil français. Hiridjee a la double culture malgache et française, travaille avec Xavier Niel et s’appuie sur des institutions européennes pour financer son expansion. Alors que les grands groupes occidentaux réévaluent leur présence en Afrique, AXIAN incarne le mouvement inverse : un capitalisme né sur le continent, décidé à prendre de l’échelle et à contrôler davantage de ses infrastructures stratégiques.
De Madagascar à 21 pays : une ascension spectaculaire
AXIAN a été constitué sous sa forme actuelle en 2015 par Hassanein Hiridjee et son frère Amin, à partir d’activités familiales plus anciennes. En une décennie, le groupe a quitté son statut d’acteur essentiellement malgache pour devenir un conglomérat panafricain. Selon un portrait récent du Monde, son chiffre d’affaires a approché 3 milliards de dollars en 2025.
La téléphonie reste son moteur principal et représente environ la moitié de ses revenus. Le nombre de clients mobiles est passé de 3 millions à 44 millions en dix ans. Sous la marque Yas, AXIAN occupe une place de premier plan à Madagascar et au Togo et s’est imposé comme un acteur majeur en Tanzanie. Il investit également dans les tours, les câbles sous-marins, la fibre et les centres de données, c’est-à-dire dans l’ossature invisible de l’économie numérique.
Pourquoi le pari d’AXIAN dépasse les télécoms
La logique du groupe repose sur une idée simple : les mêmes foyers et entreprises qui ont besoin d’une connexion ont souvent aussi besoin d’électricité et de services financiers. AXIAN développe donc des solutions de mobile money, de microcrédit et de banque, tout en déployant des projets énergétiques. Sa branche WeLight propose notamment des solutions solaires dans des zones où le réseau électrique demeure insuffisant ou absent.
Cette stratégie crée des passerelles entre les métiers. Une antenne mobile n’est utile que si elle est alimentée en énergie. Un téléphone connecté gagne en valeur lorsque son propriétaire peut payer, épargner, emprunter ou vendre en ligne. Une petite entreprise peut se développer plus vite lorsqu’elle dispose simultanément d’électricité, d’Internet et d’un moyen de paiement. AXIAN cherche précisément à contrôler cette chaîne de besoins essentiels.
Des centaines de millions pour accélérer
L’ambition exige des capitaux considérables. En juin 2026, AXIAN Telecom a obtenu un financement pouvant atteindre 170 millions d’euros auprès de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. L’argent doit soutenir les investissements dans les réseaux mobiles, la fibre, les équipements et les logiciels, notamment au Sénégal et au Kenya.
Presque au même moment, AXIAN Energy a sécurisé une facilité de 60 millions de dollars auprès de Mauritius Commercial Bank pour étendre son portefeuille d’énergies renouvelables dans plusieurs pays africains. Ces opérations s’ajoutent à des levées obligataires totalisant environ 1 milliard de dollars réalisées en 2022 puis en 2025. Elles montrent que le groupe a franchi un seuil : il peut désormais mobiliser les marchés et les banques de développement à l’échelle internationale.
Jumia, le signal que personne ne peut ignorer
Le virage vers l’e-commerce est tout aussi stratégique. AXIAN est devenu actionnaire de Jumia, plateforme panafricaine cotée à New York, et Hassanein Hiridjee a été élu à son conseil de surveillance en mai 2026. Cette présence place le dirigeant au cœur d’un autre défi continental : construire une distribution numérique rentable malgré les distances, la diversité réglementaire, les paiements fragmentés et une logistique coûteuse.
Pour Jumia, l’expérience opérationnelle d’AXIAN dans 21 pays peut faciliter le passage d’une course à la croissance vers un modèle plus durable. Pour AXIAN, l’e-commerce complète naturellement les télécoms et la finance mobile. Le groupe ne contrôle pas Jumia, mais il se positionne là où les infrastructures numériques rencontrent les consommateurs africains.
Le lien France-Afrique change de visage
Hassanein Hiridjee est aussi citoyen français et a étudié dans une école de commerce en France. Il entretient des liens étroits avec les milieux économiques parisiens et s’est associé à Xavier Niel pour implanter à Antananarivo une antenne de l’École 42, qui forme gratuitement aux métiers du numérique. Cette relation illustre une nouvelle circulation des capitaux, des compétences et des réseaux entre la France et l’Afrique.
Le changement est important. Pendant des décennies, la relation économique a souvent été racontée depuis les sièges des multinationales françaises. AXIAN inverse en partie la perspective : le centre de décision est africain, les marchés prioritaires sont africains et les partenaires français ou européens deviennent des sources de financement, de technologie ou de formation. Ce rééquilibrage peut créer des opportunités pour les entreprises françaises, mais il leur impose aussi de traiter leurs partenaires africains comme des puissances économiques à part entière.
Un modèle puissant, mais pas sans risques
La trajectoire d’AXIAN ne garantit pas une réussite automatique. Les télécoms, l’énergie et la banque sont des secteurs très réglementés. Chaque acquisition expose le groupe aux variations des monnaies, aux changements fiscaux, à l’instabilité politique et aux exigences des gouvernements. Une expansion rapide peut aussi tendre les bilans, compliquer l’intégration des équipes et multiplier les risques opérationnels.
Le groupe affirme néanmoins conserver une culture de start-up et une discipline sur les coûts. L’agence de notation S&P, citée par Le Monde, souligne sa capacité à reprendre des actifs sous-performants, à investir puis à améliorer les services et la rentabilité. Le véritable test sera de maintenir cette efficacité à mesure que le périmètre s’élargit et que les besoins de financement augmentent.
Pourquoi cette ascension peut changer la donne
L’Afrique ne manque ni de jeunes consommateurs, ni d’entrepreneurs, ni de ressources. Elle manque encore, dans de nombreuses régions, d’électricité fiable, de connectivité abordable, de crédit accessible et de réseaux logistiques efficaces. C’est précisément dans ces failles que se construit la valeur d’AXIAN. Le groupe parie qu’en résolvant plusieurs problèmes simultanément, il peut gagner des millions de clients tout en accélérant l’activité locale.
Hiridjee insiste aussi sur la nécessité de faire émerger un tissu de petites et moyennes entreprises, au-delà des seules « licornes » technologiques. Cette vision est décisive : une économie ne se transforme pas uniquement avec quelques champions valorisés en milliards, mais avec des entreprises capables de créer des emplois, de payer des impôts et de fournir des services au quotidien.
AXIAN n’est donc pas seulement le récit d’un milliardaire ou d’un conglomérat en pleine croissance. C’est un test grandeur nature pour une nouvelle génération de groupes panafricains. S’ils réussissent à financer des infrastructures essentielles, à conserver leurs centres de décision sur le continent et à bâtir des services accessibles, ils peuvent modifier durablement les rapports de force économiques entre l’Afrique, l’Europe et le reste du monde.
Sources
- Le Monde, portrait d’Hassanein Hiridjee et développement d’AXIAN, mis en avant début août 2026.
- AXIAN Group, élection d’Hassanein Hiridjee au conseil de surveillance de Jumia, 28 mai 2026.
- Billionaires.Africa, financement de 170 millions d’euros pour AXIAN Telecom, 15 juin 2026.
- Billionaires.Africa, financement de 60 millions de dollars pour AXIAN Energy, 16 juin 2026.