Et si l’histoire de l’informatique ne se racontait pas seulement par la puissance des machines ? Ouverte le 19 septembre 2026 au National Communication Museum (NCM), à Hawthorn dans l’agglomération de Melbourne, l’exposition Radical Computing part d’une autre idée : l’ordinateur personnel a aussi été un instrument d’appropriation, de bricolage et de création. Conçue sous le commissariat invité de Mel Huang Buntine, elle restera annoncée jusqu’au 21 février 2027. Le musée réunit ordinateurs anciens, œuvres et expériences interactives pour faire dialoguer histoire technique et imaginations contemporaines.
Quand posséder un ordinateur changeait la donne
Le propos commence avant l’omniprésence des écrans. Dans les années 1970, rappelle le NCM, le calcul informatique demeure largement l’affaire de grandes machines et de spécialistes. L’arrivée d’ordinateurs plus petits et abordables ouvre progressivement la possibilité d’en posséder un chez soi, puis d’en modifier les usages. L’exposition s’intéresse à ces personnes qui ne se sont pas contentées de suivre un mode d’emploi : elles ont assemblé, détourné, programmé, joué et partagé leurs découvertes. C’est ce sens du mot « radical » que le parcours met en avant, plutôt qu’une simple nostalgie des premiers claviers.
Des appareils issus de la Buntine Computer Collection côtoient ainsi des références à la demoscene, aux cultures rave et hacker australiennes, aux pratiques de code créatif et au logiciel libre. Le musée cite notamment des modèles Altair, Amiga, Atari et Microbee parmi ceux présentés. Cette diversité évite de réduire l’histoire numérique à une suite de lancements commerciaux. Elle donne aussi une place à celles et ceux qui inventent des formes avec des outils existants, parfois dans des communautés peu visibles des récits officiels.
Une machine rare et une autre manière de voir le calcul
Une pièce attire particulièrement l’attention : une Connection Machine CM-2 restaurée par les équipes du NCM avec la participation de Tamiko Thiel, qui avait travaillé sur son design industriel. Le musée présente également l’acquisition d’une CM-5 dans sa collection, sans annoncer qu’elle est nécessairement exposée au même titre. La CM-2, conçue à la fin des années 1980, matérialise le calcul parallèle dans une architecture spectaculaire, dont les voyants rendent l’activité visible. Elle rappelle qu’une technologie est aussi un objet dessiné, conservé et interprété, pas seulement une fiche de performances.
Le contraste avec l’époque actuelle saute aux yeux. Beaucoup de services d’intelligence artificielle cachent leur fonctionnement derrière une interface lisse ; la CM-2 affiche au contraire quelque chose de son activité. Cela ne signifie pas qu’une lumière clignotante rend un système compréhensible à elle seule. Mais l’objet permet de poser une question accessible au public : que voit-on réellement lorsqu’on utilise une machine, et que nous demande-t-on de croire sans pouvoir regarder ? Ce rapprochement est une lecture du parcours, non une promesse du musée de résoudre la transparence de l’IA.
Le code comme matière artistique
Radical Computing n’est pas une salle d’archives figée. Le NCM annonce des créations de Chia Amisola et Chok Si Xuan, ainsi qu’une reprise de Music Mouse, l’instrument logiciel imaginé par la compositrice Laurie Spiegel en 1986. Son parcours fait aussi une place au tissage, aux métiers à tisser et à des œuvres textiles contemporaines, notamment celles de Kate Geck. Le rapprochement refuse l’idée d’une informatique surgie uniquement de laboratoires masculins : fabriquer des motifs, organiser des séquences et transmettre des gestes relèvent d’une histoire plus longue.
La présence d’ateliers et de démonstrations pendant le week-end d’ouverture prolonge cette logique. Un atelier de tissage pour tous les âges, une conversation avec la commissaire et des interventions sur la demoscene étaient annoncés par le musée. Leur intérêt n’est pas seulement pédagogique. Ils font passer le visiteur du statut de spectateur à celui d’expérimentateur, même brièvement. Dans un monde numérique où beaucoup d’interfaces décident à notre place, comprendre qu’un outil peut être modifié devient une forme de culture générale.
Une exposition qui interroge le présent
Le site de l’exposition propose également un index en ligne développé à la main par Mel Huang Buntine et le studio du musée. Le NCM souligne sa petite taille, environ 2,8 Mo, comme un geste en faveur d’un web moins énergivore. L’idée mérite d’être distinguée d’une mesure d’impact globale : le poids d’une page ne suffit pas à calculer toute son empreinte environnementale. Il montre néanmoins qu’une décision de design, même modeste, peut rendre visible un choix de sobriété.
Le NCM présente le projet comme une réponse aux inquiétudes sur l’IA, la surveillance et la concentration des plateformes. Le musée n’offre pas une solution universelle à ces questions ; il ouvre un espace pour les discuter à partir d’objets, de sons et de gestes. C’est ce qui rend l’exposition actuelle : elle ne demande pas seulement ce que les ordinateurs ont été, mais qui peut encore les comprendre, les réparer et les réinventer. Pour B-EMPIRE, la leçon est autant culturelle que technologique : une innovation compte aussi par les libertés créatives qu’elle laisse à ceux qui s’en emparent.
