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vendredi 18 septembre 2026

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Carly Rae Jepsen transforme le double album en horloge pop

Avec Day and Night, Carly Rae Jepsen publie 24 chansons organisées en deux climats. Un projet qui raconte l'amour durable, la liberté créative et l'économie moderne de la pop.


Santhia Antoine
Santhia Antoine
Rédactrice en chef de B-Empire Magazine, Santhia Antoine
septembre 18, 2026  ·  7 min de lecture
Carly Rae Jepsen transforme le double album en horloge pop
Photo : Andy Witchger/Wikimedia CommonsCC BY 2.0. Image cropped by B-Empire Magazine.

Carly Rae Jepsen publie aujourd’hui un album qui demande au public de changer de lumière en cours d’écoute. Day and Night, sorti le 18 septembre via School Boy et Interscope Records, rassemble 24 chansons réparties à parts égales entre un versant diurne et un versant nocturne. La première moitié privilégie des instruments organiques, une pop légèrement psychédélique et des mouvements plus contemplatifs. La seconde se tourne vers les synthétiseurs, la house, le disco et l’élan de la piste de danse. Ce découpage simple devient une manière ambitieuse d’organiser une période de vie marquée par le mariage, la maternité et une liberté artistique chèrement acquise.

Vingt-quatre titres contre la vitesse du flux

Le double album paraît presque anachronique dans un marché où les chansons sont souvent pensées pour capter l’attention en quelques secondes. Jepsen choisit pourtant l’abondance. Le catalogue officiel d’Interscope présente douze morceaux pour Day et douze pour Night. Cette symétrie donne au projet une architecture immédiatement lisible, même si elle exige du temps. Le public peut traverser l’ensemble, sélectionner une moitié selon l’heure ou créer son propre mouvement entre les deux.

La longueur offre aussi un avantage à l’ère du streaming : davantage de chansons signifie davantage de portes d’entrée, de playlists possibles et de conversations entre fans. Mais ce calcul ne suffit pas à expliquer le format. Jepsen a déclaré à Apple Music qu’elle ne s’était pas nécessairement mise au travail avec l’intention de fabriquer un double album. Deux familles sonores se seraient progressivement imposées. Le concept n’est donc pas seulement une stratégie de volume ; il sert à contenir des goûts qui divergeaient sans les obliger à se neutraliser.

Le jour respire, la nuit accélère

La partie Day puise, selon la présentation de l’artiste et les premiers comptes rendus critiques, dans la folk des années 1960, la psychédélie des années 1970 et une instrumentation plus tactile. Les singles « After All » et « On Wires » ont préparé ce terrain. « Versailles », choisi comme morceau central au moment de la sortie, s’inspire de l’imaginaire opulent du film Marie Antoinette de Sofia Coppola. La fantaisie historique devient un décor pour parler du plaisir, du désir et de l’excès sans abandonner la précision mélodique qui définit la chanteuse.

Night change le centre de gravité. La basse, les synthétiseurs et les rythmes de club prennent le relais, avec des références à la house française, à l’Italo disco et à ABBA relevées dans la présentation Apple Music et les critiques publiées cette semaine. « Motivation » et « Don’t Leave Me on the Dance Floor » proposent une pop conçue pour le mouvement, mais pas nécessairement pour l’oubli. Chez Jepsen, la danse reste souvent liée à une émotion contradictoire : euphorie et doute, assurance et vulnérabilité, proximité et peur de perdre.

L’amour heureux comme risque artistique

La pop s’appuie volontiers sur la rupture, l’attente et le manque. Day and Night explore au contraire la construction d’un amour durable. Dans plusieurs entretiens, Jepsen relie le disque à sa relation avec le producteur Cole M.G.N., à leur mariage et à la naissance de leur premier enfant. « After All » a été écrit avant ces étapes, puis son clip a été tourné alors que cette vie imaginée était devenue réelle. Le morceau prend ainsi la forme d’une projection devenue souvenir.

Écrire depuis la stabilité comporte un risque particulier : la sérénité peut sembler moins spectaculaire que le chaos. Le projet répond en multipliant les nuances plutôt qu’en inventant un drame artificiel. Le désir ne disparaît pas lorsque l’engagement arrive ; il change de temporalité. Les chansons peuvent parler d’un foyer sans renoncer au fantasme, ou célébrer une famille tout en conservant la tension du club. Cette position élargit le vocabulaire de la pop romantique, souvent plus à l’aise avec la conquête qu’avec la continuité.

Après le tube, une carrière construite par les albums

Depuis « Call Me Maybe » en 2012, Jepsen vit avec une contradiction productive. Le grand public l’identifie parfois à un seul succès mondial, tandis qu’une communauté fidèle suit ses albums, ses faces B et ses changements de texture avec une attention presque éditoriale. E•MO•TION, sorti en 2015, a joué un rôle décisif dans ce repositionnement : moins celui d’un retour commercial massif que celui d’une œuvre devenue référence pour une certaine idée de la pop sophistiquée.

Universal Music Canada rappelle que cet album a dépassé le milliard d’écoutes et a été cité parmi les disques marquants des années 2010. Le chiffre compte, mais la trajectoire compte davantage. Jepsen a construit une carrière de catalogue, où les chansons gagnent parfois leur statut avec le temps. Les projets compagnons, de E•MO•TION Side B à The Loveliest Time, ont habitué son public à considérer l’abondance non comme un déchet de studio, mais comme une extension du monde principal.

Le double album comme objet communautaire

Le découpage jour-nuit offre aux fans une question immédiatement partageable : quelle moitié préférez-vous ? Cette invitation produit des classements, des playlists et des écoutes collectives. Elle transforme la sortie en conversation durable plutôt qu’en verdict instantané. Dans un environnement où une nouveauté peut disparaître du fil d’actualité en quelques jours, une architecture à deux faces crée plusieurs moments de découverte.

Le format reste pourtant exigeant. Vingt-quatre morceaux peuvent diluer l’impact, fatiguer l’auditeur ou cacher certaines chansons derrière les titres déjà mis en avant. Les premières critiques divergent d’ailleurs sur l’équilibre entre les deux parties. Cette discussion est saine : un double album n’a pas besoin d’être parfaitement homogène pour justifier son existence. Il doit donner une raison de revenir, de réorganiser et de trouver plus tard ce qui avait d’abord échappé.

Une identité pop sans uniforme

La distinction visuelle et sonore permet à Jepsen de refuser l’obligation de choisir une seule version d’elle-même. Elle peut être auteure de chansons organiques le matin et architecte de refrains synthétiques la nuit. Cette souplesse correspond à une industrie où l’identité d’un artiste doit rester reconnaissable tout en se renouvelant. L’unité ne vient pas d’un seul son, mais d’une manière d’écrire le désir, de construire les mélodies et de privilégier l’intensité émotionnelle.

Le disque arrive aussi pendant que Jepsen travaille à l’adaptation musicale de 10 Things I Hate About You pour Broadway. Ce chantier, annoncé pour 2027, élargit encore son terrain d’écriture. Composer pour la scène demande de faire avancer des personnages et un récit collectif, là où l’album peut rester dans l’instant intérieur. Les deux exercices se nourrissent potentiellement : sens du refrain d’un côté, architecture dramatique de l’autre.

Une journée entière pour mesurer le temps

Day and Night ne cherche pas à résoudre la contradiction entre intimité et spectacle. Il l’organise. Le jour permet au détail de respirer ; la nuit transforme l’émotion en mouvement. Entre les deux, Carly Rae Jepsen documente une maturité qui ne renonce ni au plaisir ni à l’excès. Elle montre qu’une nouvelle famille, un mariage et une carrière longue ne ferment pas le récit pop : ils déplacent simplement ses enjeux.

Le test du projet commencera après l’excitation de la sortie. Quelles chansons survivront aux premières playlists ? La moitié calme trouvera-t-elle son public aussi vite que la moitié dansante ? Les réponses prendront du temps, précisément ce que le double album réclame. Dans une culture qui accélère tout, Jepsen propose vingt-quatre morceaux et une journée complète. C’est une façon élégante de reprendre possession de l’horloge.

Sources

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