Le monde de la technologie regarde New York. Huit ans après les premières poursuites secrètes engagées par les autorités américaines, Huawei arrive devant un jury fédéral dans un procès pénal hors norme. La sélection du jury doit commencer ce mardi 8 septembre à Brooklyn. Le géant chinois des télécommunications est accusé, avec plusieurs entités liées, d’avoir participé à un vaste système mêlant vol présumé de secrets industriels, fraude bancaire et électronique, blanchiment, obstruction et violations des sanctions américaines visant l’Iran. Huawei conteste les accusations. Comme dans toute procédure pénale américaine, l’entreprise est présumée innocente tant qu’une culpabilité n’a pas été établie.
L’affaire dépasse largement les murs du tribunal. Elle touche à la 5G, aux chaînes d’approvisionnement, à la souveraineté numérique et à la rivalité stratégique entre Washington et Pékin. Son calendrier lui donne aussi une portée diplomatique immédiate : selon Reuters, le procès pourrait durer environ trois mois et chevaucher la rencontre prévue le 24 septembre à Washington entre Donald Trump et Xi Jinping. Une procédure commencée sous le premier mandat de Trump revient ainsi au premier plan au moment où la technologie est devenue l’un des principaux champs de bataille entre les deux puissances.
Un procès attendu depuis huit ans
Le dossier trouve son origine dans une inculpation déposée sous scellés en 2018. Les accusations ont ensuite été élargies. En 2020, le ministère américain de la Justice a annoncé une inculpation remaniée de 16 chefs visant Huawei, des filiales américaines et chinoises, ainsi que Skycom, une société basée à Hong Kong. Les procureurs invoquent notamment la loi RICO, conçue à l’origine pour poursuivre des organisations criminelles structurées.
Le gouvernement américain affirme que Huawei aurait, pendant des années, cherché à obtenir des technologies confidentielles auprès de sociétés américaines. Les éléments évoqués comprennent du code source pour des routeurs, des technologies d’antennes cellulaires et des informations relatives à des robots de test. L’accusation soutient aussi que des employés auraient été encouragés financièrement à rapporter des informations confidentielles sur des concurrents. Ces affirmations sont celles des procureurs et devront être démontrées devant le jury.
L’Iran au cœur de la bataille judiciaire
Un autre volet majeur concerne les activités de Huawei en Iran. Les autorités américaines accusent le groupe d’avoir utilisé Skycom pour y mener des opérations tout en donnant aux banques une image trompeuse de la relation entre les deux sociétés. Cette présentation aurait exposé des établissements financiers internationaux à des transactions susceptibles de violer les sanctions américaines.
La directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, fille du fondateur Ren Zhengfei, avait été arrêtée au Canada en 2018 à la demande des États-Unis. Elle avait pu rentrer en Chine en 2021 après un accord de poursuite différée. Le ministère de la Justice avait alors indiqué qu’elle avait reconnu l’exactitude d’un exposé des faits concernant des déclarations faites à une institution financière. Les poursuites personnelles contre Meng ont ensuite été abandonnées, mais le dossier contre les sociétés Huawei a continué.
Pourquoi l’issue peut peser sur toute la tech mondiale
Huawei n’est pas une entreprise ordinaire. Elle reste un acteur central des équipements de réseaux télécoms et fabrique aussi des smartphones, des logiciels, des services cloud et des semi-conducteurs. L’entreprise a dû accélérer le développement de ses propres technologies après avoir perdu l’accès à plusieurs composants et services américains. Cette capacité de résistance a fait d’elle un symbole de l’autonomie technologique chinoise.
Une condamnation renforcerait l’argument de Washington selon lequel les restrictions visant Huawei relèvent de la sécurité nationale et de la protection de la propriété intellectuelle. Un acquittement, ou un sérieux revers des procureurs, donnerait au contraire du poids au discours chinois dénonçant une instrumentalisation de la justice et des sanctions à des fins de concurrence stratégique. Dans les deux cas, les gouvernements qui doivent choisir leurs fournisseurs de réseaux suivront chaque étape.
Les opérateurs européens et les partenaires américains attentifs
Le Royaume-Uni et le Canada ont déjà limité ou exclu les équipements Huawei de leurs réseaux 5G. En Europe, les décisions ont été plus fragmentées, mais la pression pour réduire la dépendance envers les fournisseurs considérés comme présentant un risque élevé demeure. Le procès pourrait relancer les débats sur le coût du remplacement des équipements, la diversité des fournisseurs et la vitesse de déploiement des infrastructures.
Pour les entreprises technologiques, l’enjeu est également juridique. L’affaire teste la capacité des États-Unis à appliquer leurs règles à une multinationale dont l’essentiel des activités se trouve en dehors du territoire américain. Les avocats de Huawei ont soutenu que certaines accusations étaient trop vagues, extraterritoriales ou insuffisamment reliées à des fraudes commises aux États-Unis. Le tribunal devra tracer une frontière entre protection légitime, portée internationale du droit américain et confrontation géopolitique.
Un dossier où chaque mot compte
La durée annoncée du procès montre l’ampleur des preuves et témoignages attendus. Les jurés devront démêler des années de contrats, de communications internes, de relations bancaires et d’opérations menées dans plusieurs pays. La défense cherchera à séparer les différends commerciaux des infractions pénales et à contester la cohérence d’un dossier constitué au fil de plusieurs administrations.
Le contexte politique rend l’exercice encore plus sensible. Les États-Unis et la Chine s’affrontent sur les puces avancées, les équipements de fabrication, les véhicules électriques, les données et les infrastructures critiques. Pourtant, un procès pénal ne doit pas devenir un référendum général sur la Chine ou sur Huawei. Le jury devra juger des chefs précis, sur la base de preuves recevables, avec le seuil élevé de la culpabilité au-delà du doute raisonnable.
Le signal que personne dans les télécoms ne peut ignorer
L’ouverture du procès est déjà un tournant. Elle signifie que l’un des conflits technologiques les plus lourds de la dernière décennie ne se réglera pas seulement par des listes noires, des interdictions d’exportation ou des négociations diplomatiques. Pour la première fois, un jury populaire américain va entendre l’ensemble de l’accusation pénale contre le premier fournisseur mondial d’équipements de réseaux.
Les conséquences ne seront probablement pas immédiates pour les consommateurs. Mais les décisions rendues à Brooklyn peuvent influencer les futurs contrats 5G et 6G, les relations entre équipementiers et opérateurs, ainsi que la manière dont les multinationales protègent et échangent leurs technologies. Elles peuvent aussi compliquer une relation sino-américaine dans laquelle commerce, sécurité et innovation sont désormais inséparables.
Huawei a survécu aux sanctions, reconstruit une partie de sa chaîne technologique et conservé une présence mondiale importante. Le procès ne décidera donc pas, à lui seul, de son avenir. Il peut toutefois fixer un précédent majeur sur la manière dont les grandes puissances utilisent le droit pénal dans la compétition technologique. À New York, c’est bien davantage qu’une entreprise qui entre dans le box : c’est une décennie de guerre froide numérique qui arrive devant les jurés.
