Qui a appris à prendre de la place, et qui a appris à s’en retirer ? Cette question traverse Taking Back Our Space: Photographic Perspectives, l’exposition qui ouvre le 20 septembre 2026 au Museum of Modern Art de New York. Présentée jusqu’au 2 mai 2027, elle rassemble huit artistes autour des rapports entre corps et espace. Le point de départ est un vaste projet photographique de Marianne Wex, créé en 1977, mis en dialogue avec des œuvres de sept artistes contemporaines. Le MoMA ne propose pas une simple leçon d’histoire de la photographie : il invite à regarder comment une image enregistre, puis conteste, des habitudes sociales.
Marianne Wex et le langage des postures
Entre 1972 et 1977, Marianne Wex photographie dans les rues de Hambourg les positions des bras, des jambes, des mains et des têtes. Elle collecte aussi des images issues de la publicité, de magazines, de journaux, du cinéma et d’autres supports. Son œuvre Let’s Take Back Our Space classe ce matériau selon des postures et des catégories de genre afin de montrer comment les corps ont été socialisés à occuper l’espace différemment. La méthode emprunte à l’archive autant qu’au montage : rapprocher des images ordinaires fait apparaître des codes que l’œil isolé ne remarque plus.
Le MoMA a acquis l’ensemble du projet en 2018. Le musée le présente maintenant comme une œuvre à relire, non comme une grille qui suffirait à expliquer tous les corps. Un classement binaire issu des années 1970 peut révéler les normes de son époque, mais les œuvres contemporaines en exposent aussi les limites. C’est là que le dialogue curatorial devient fertile : reprendre l’espace ne signifie pas seulement agrandir une silhouette dans un cadre ; cela suppose de questionner qui nomme les catégories, qui possède les images et qui a le pouvoir de raconter.
Sept réponses contemporaines, pas une seule définition
Les artistes réunies avec Wex sont Nona Faustine, Martine Gutierrez, K8 Hardy, Yuki Kihara, Joiri Minaya, Paulina Olowska et Wendy Red Star. Selon le MoMA, leurs œuvres interrogent les croisements du genre avec d’autres histoires de représentation, notamment la race, la souveraineté et la mémoire coloniale. Le musée souligne que ces pièces sont montrées ici pour la première fois au MoMA. Leur présence ne sert donc pas simplement d’illustration à un constat posé en 1977 ; elle déplace le centre de la discussion.
Dans Indigenous Woman, Martine Gutierrez endosse plusieurs rôles, de la photographie à la direction éditoriale, et joue avec les codes du magazine. K8 Hardy construit avec sa série Position un inventaire de transformations de soi qui refuse une identité figée. Yuki Kihara revisite des images des îles du Pacifique à travers des modèles fa’afafine samoans et répond ainsi à une histoire de regards extérieurs. Ces démarches n’emploient pas la photographie de la même manière : l’une emprunte à la publicité, une autre à la performance, une autre encore à la relecture d’un imaginaire artistique hérité.
La photographie, l’archive et la question de la propriété
Wendy Red Star associe dans sa série Accession des dessins d’objets autochtones produits pour une collection muséale et ses propres images de la Crow Fair. Ce rapprochement réintroduit une vie contemporaine là où l’inventaire institutionnel pourrait figer les objets dans le passé. Joiri Minaya, de son côté, utilise le collage numérique pour travailler des représentations tropicales stéréotypées. Paulina Olowska superpose photographies trouvées, encre et peinture afin de rapprocher mouvement du corps et langage. Dans chacun de ces cas, l’image n’est pas une fenêtre neutre : son contexte de production et sa circulation comptent.
C’est aussi une interrogation adressée au musée lui-même. Montrer une photographie implique de décider ce que l’on conserve, ce que l’on crédite, ce que l’on écrit sur le cartel et quelles histoires on rapproche. L’exposition est organisée par Roxana Marcoci avec Caitlin Ryan ; la comparaison entre Wex et les sept autres artistes relève de ce choix éditorial. La visite peut ainsi devenir un exercice critique : observer une œuvre, puis se demander ce que le cadre laisse hors champ et à qui cette absence profite.
Une ouverture qui parle du présent
Le titre Taking Back Our Space fonctionne à plusieurs échelles. Il désigne l’espace physique que les corps occupent dans une rue, une salle ou une photographie. Il renvoie aussi à l’espace symbolique accordé dans les collections, les médias et les récits historiques. Le MoMA annonce une publication liée à l’exposition, avec un entretien inédit avec Wex et des conversations autour des artistes contemporaines. Ce prolongement éditorial compte, car les images gagnent souvent à être accompagnées de voix qui précisent leurs contextes plutôt qu’à parler seules à la place de leurs sujets.
Pour B-EMPIRE, l’intérêt de cette ouverture tient à ce déplacement du regard. Une pose n’est jamais seulement une pose lorsqu’une société distribue inégalement le droit d’être visible, de se déplacer ou de se représenter. L’exposition ne prétend pas résoudre ces inégalités par huit signatures réunies dans une salle. Elle offre un terrain pour examiner comment des photographes peuvent révéler une norme, lui résister ou reprendre un récit confisqué. À l’heure où les images circulent sans cesse et très vite, apprendre à regarder leur construction reste une compétence culturelle essentielle.
