Le cinéma mondial regarde Venise, mais cette fois le vertige ne vient pas seulement du tapis rouge. Ce mardi 8 septembre, Bunker, le nouveau film du dramaturge et réalisateur français Florian Zeller, fait sa première mondiale en compétition à la 83e Mostra. Penélope Cruz et Javier Bardem, couple à la ville comme à l’écran, y incarnent deux époux dont l’équilibre vacille lorsqu’un milliardaire de la tech propose au mari de construire un refuge de survie à Hawaï. Derrière le casting spectaculaire, le film pose une question qui traverse notre époque : que révèle le désir des ultra-riches de se protéger seuls lorsque le monde entier semble devenir plus instable ?
La force de la promesse tient à son mélange des genres. Bunker n’est ni un simple récit catastrophe, ni une chronique conjugale ordinaire. Florian Zeller utilise la peur climatique, les fractures sociales et l’individualisme comme une pression invisible sur un mariage vieux de dix-sept ans. Le projet architectural devient un choix moral. Accepter de bâtir un abri réservé à un homme immensément riche, est-ce seulement un contrat professionnel ou déjà une manière de renoncer au monde commun ?
Une première mondiale qui électrise la Mostra
La Biennale de Venise programme le film dans sa compétition officielle, avec deux séances publiques le 8 septembre. D’une durée de 126 minutes, cette coproduction franco-espagnole est tournée en anglais et en espagnol. Aux côtés de Cruz et Bardem figurent Paul Dano dans le rôle du milliardaire, Stephen Graham et Patrick Schwarzenegger. La musique est signée Volker Bertelmann, compositeur oscarisé, tandis que Sonia Grande, collaboratrice de longue date de grands cinéastes, assure les costumes.
Cette présentation intervient dans l’une des principales vitrines de la saison des prix. Le film concourt au Lion d’or et doit sortir en salles au début de 2027, selon l’Associated Press. Le nom de Zeller renforce immédiatement les attentes : son premier long métrage, The Father, lui avait valu l’Oscar du meilleur scénario adapté, tandis qu’Anthony Hopkins avait remporté celui du meilleur acteur.
Penélope Cruz et Javier Bardem jouent avec leur propre vérité
Florian Zeller a écrit Bunker spécialement pour Penélope Cruz et Javier Bardem. Ce choix donne au film une couche supplémentaire : le public connaît leur histoire réelle et observe deux interprètes mariés explorer la défiance, la fidélité et le pardon. Le réalisateur assume cette ambiguïté entre fiction et impression de vérité, sans prétendre documenter leur intimité.
Les deux acteurs espagnols partagent l’écran depuis Jamón, Jamón, sorti en 1992, et ont depuis construit des carrières internationales couronnées chacune par un Oscar. À Venise, ils ne jouent pourtant pas une version glamour d’eux-mêmes. Bardem incarne un architecte reconnu attiré par un projet aussi prestigieux que moralement trouble. Cruz interprète une éditrice littéraire qui commence à questionner son mari, ses motivations et les fondations mêmes de leur couple.
Un foyer bilingue rarement montré ainsi
Le couple fictif a quitté Madrid avec ses enfants pour vivre à Londres, mais continue à parler espagnol à la maison. Penélope Cruz a souligné auprès de l’AP l’importance de cette représentation authentique d’un foyer bilingue. Ce détail n’est pas décoratif : il inscrit le récit dans une réalité européenne et internationale, celle de familles dont l’identité circule entre plusieurs langues, plusieurs villes et plusieurs cultures.
Le bunker des milliardaires devient le miroir de notre époque
À l’origine du scénario se trouve un article lu par Zeller sur un milliardaire de la technologie faisant construire un refuge de survie à Hawaï. Le cinéaste dit avoir été frappé par le paradoxe : un homme ayant bâti sa fortune sur la connexion entre les individus choisit finalement de s’isoler du reste de l’humanité. Cette contradiction fournit au film son moteur moral.
Les bunkers privés fascinent parce qu’ils concentrent plusieurs peurs contemporaines : dérèglement climatique, pandémies, conflits, ruptures technologiques et explosion des inégalités. Ils promettent la sécurité, mais posent une question brutale sur ceux qui resteront dehors. Bunker déplace intelligemment ce débat à l’intérieur d’un mariage. Le mur de béton commandé par le milliardaire finit par ressembler à la distance émotionnelle qui sépare progressivement les deux époux.
Le film arrive aussi à un moment où les patrons de la tech sont devenus des personnages culturels à part entière. Leur pouvoir dépasse les entreprises qu’ils dirigent : il touche l’information, les infrastructures, l’intelligence artificielle et parfois la politique. En choisissant de ne pas raconter directement la biographie d’un magnat identifiable, Zeller peut s’intéresser à l’effet de ce pouvoir sur ceux qui acceptent de le servir.
Un film français au cœur d’une conversation mondiale
La présence de Bunker à Venise constitue également un signal fort pour le cinéma français. Zeller travaille avec des stars espagnoles et anglophones, une équipe européenne et un sujet global sans effacer son goût pour le face-à-face psychologique. Comme dans ses pièces et ses précédents films, la grande crise passe par l’espace intime : une maison, une conversation, un doute que les personnages ne peuvent plus contenir.
La distribution illustre cette ambition. Paul Dano peut donner au milliardaire une fragilité inquiétante plutôt qu’une caricature de méchant. Stephen Graham apporte une intensité devenue mondialement reconnue, tandis que Patrick Schwarzenegger prolonge l’ouverture du film vers une génération façonnée par la richesse, les réseaux sociaux et l’anxiété permanente. Pourtant, le centre émotionnel reste le duo Cruz-Bardem.
Pourquoi « Bunker » peut marquer la saison des prix
Les ingrédients sont réunis pour faire de cette première l’un des événements de la Mostra : deux acteurs oscarisés, un réalisateur déjà récompensé par l’Académie, un sujet immédiatement lisible et un rôle de couple qui brouille volontairement la frontière entre performance et réalité. La compétition reste ouverte et aucune récompense n’est acquise, mais Venise a souvent servi de rampe de lancement à des films appelés à compter pendant toute la saison.
Le potentiel de Bunker ne se limite toutefois pas aux trophées. Son idée centrale est assez forte pour alimenter la conversation bien au-delà des cinéphiles. Le refuge du titre symbolise la tentation de répondre aux crises collectives par des solutions individuelles, réservées à ceux qui peuvent les payer. Le couple, lui, rappelle qu’aucune forteresse ne protège d’un conflit moral ou d’une rupture de confiance.
Le signal que le cinéma ne peut plus ignorer
En plaçant une histoire d’amour au milieu des peurs de l’époque, Florian Zeller évite le discours abstrait. Le spectateur n’a pas besoin de connaître les plans d’évacuation des milliardaires pour comprendre le malaise : chacun a déjà vu une décision professionnelle contaminer une relation, ou une inquiétude extérieure fissurer un foyer. C’est cette proximité qui peut transformer une prémisse spectaculaire en drame universel.
À Venise, Penélope Cruz et Javier Bardem ne présentent donc pas seulement un nouveau thriller prestigieux. Ils mettent en scène le dilemme d’un monde où certains construisent des murs pendant que les autres cherchent encore une issue commune. Si Bunker tient la promesse de son casting et de son idée, son image la plus durable ne sera peut-être pas celle d’un refuge ultra-sécurisé, mais celle d’un couple découvrant qu’on ne peut pas survivre ensemble sans décider d’abord ce que l’on refuse d’abandonner.
