La Coupe du monde 2026 devait être le triomphe absolu de Gianni Infantino. Elle pourrait finalement rester comme le prélude à la plus grave crise de sa présidence. Moins de trois semaines après la finale, le patron de la FIFA se retrouve contesté jusque dans sa propre administration. En cause : un projet visant à ouvrir une nouvelle filiale commerciale à des investisseurs privés, abandonné après une révolte internationale, mais dont les secousses continuent de traverser le football mondial.
Le dossier ne ressemble plus à une simple querelle entre dirigeants. L’UEFA a menacé la FIFA d’une action juridique et lui a demandé de préserver les éventuels éléments de preuve liés au projet. Dans le même temps, plusieurs employés de l’instance ont confié au Monde leur malaise et leur colère. L’épisode pose une question explosive : à qui appartiennent réellement les revenus futurs de la Coupe du monde, l’un des spectacles les plus puissants de la planète ?
Un projet à 20 milliards de dollars stoppé net
Le mécanisme imaginé par la FIFA portait le nom de FIFA Forward Enterprise, ou FFE. Selon la présentation officielle encore accessible sur le site de l’organisation, cette filiale devait regrouper les droits commerciaux — diffusion, sponsoring, billetterie, licences et hospitalité — ainsi que l’exploitation de ses compétitions. Sa valorisation implicite atteignait 20 milliards de dollars, sur la base d’une analyse de JPMorgan.
La FIFA prévoyait de lever jusqu’à 4,2 milliards de dollars en vendant des participations minoritaires à des investisseurs de long terme. Elle assurait qu’elle conserverait le contrôle de la filiale et que les partenaires privés ne disposeraient d’aucun pouvoir sur les règles, le format ou le calendrier de la Coupe du monde. L’argent devait notamment financer des stades et des centres d’entraînement dans les 211 fédérations membres.
Sur le papier, le discours associait croissance commerciale et développement du football. Mais la méthode, le calendrier et l’identité de certains investisseurs envisagés ont déclenché une opposition fulgurante. L’Associated Press rapporte que le plan incluait notamment la société new-yorkaise de Joshua Kushner. La proposition a été abandonnée au début du mois d’août, quelques jours seulement après sa révélation publique.
L’UEFA transforme la fronde en menace juridique
Le rejet européen n’a pas été seulement politique. Selon l’AP, l’UEFA a averti la FIFA qu’elle examinait des recours juridiques, des procédures d’arbitrage ou des plaintes réglementaires. La confédération européenne a également demandé que les documents potentiellement liés au projet ne soient pas détruits. Ce vocabulaire change la nature du conflit : il ne s’agit plus uniquement de dénoncer une mauvaise idée, mais de vérifier comment elle a été conçue et si les règles ont été respectées.
La Coupe du monde génère des revenus considérables parce qu’elle repose sur un patrimoine collectif : les équipes nationales, les fédérations, les joueurs, les supporters et une histoire construite sur près d’un siècle. L’ouverture du capital d’une structure contrôlant ses droits commerciaux touche donc à une frontière sensible. Une majorité de supporters accepte que le tournoi soit rentable ; elle n’accepte pas automatiquement qu’une partie de sa valeur future devienne un actif négociable entre investisseurs.
La colère gagne maintenant l’intérieur de la FIFA
Le danger le plus immédiat pour Gianni Infantino vient peut-être de l’intérieur. Le 7 août, Le Monde a décrit une administration traversée par un profond malaise. Des employés, s’exprimant anonymement, reprochent au président son refus de partir et la manière dont le projet a été conduit. Cette colère interne est particulièrement déstabilisante pour un dirigeant qui a longtemps fait de la solidité de l’institution et du soutien des fédérations les piliers de son pouvoir.
Mattias Grafström, secrétaire général de la FIFA et numéro deux de l’organisation, avait lui-même pris ses distances dans un message adressé au personnel le 4 août. Il y évoquait une série d’événements regrettables et confirmait que le projet FFE avait été définitivement abandonné. Mais des informations ultérieures indiquant qu’il aurait auparavant approuvé le dispositif ont encore alimenté les interrogations sur la chaîne de décision.
Cette contradiction apparente nourrit une crise de confiance. Qui connaissait précisément les conditions de l’opération ? Quel rôle le Conseil de la FIFA devait-il jouer ? Les fédérations auraient-elles reçu une information suffisamment complète avant de voter ? Tant que ces questions resteront ouvertes, l’abandon du projet ne suffira pas à refermer le dossier.
Le business du football face à sa ligne rouge
L’affaire arrive au moment où le sport mondial attire toujours davantage de fonds d’investissement, de milliardaires et de capitaux souverains. Clubs, ligues, droits audiovisuels et plateformes de diffusion sont devenus des actifs globaux. La FIFA voulait appliquer cette logique à une structure commerciale située au cœur de ses compétitions. La réaction montre pourtant que la Coupe du monde demeure une catégorie à part.
La FIFA a elle-même annoncé viser plus de 15 milliards de dollars de revenus sur le cycle 2023-2026. Elle a aussi estimé l’impact économique du Mondial à environ 80 milliards de dollars. Ces chiffres expliquent l’intérêt des investisseurs, mais ils renforcent aussi l’exigence de transparence. Plus la valeur du tournoi augmente, plus les décisions concernant son avenir doivent être compréhensibles et contrôlables.
Pour la France et l’Europe, le conflit dépasse une rivalité institutionnelle. L’UEFA et ses 55 associations défendent leur poids dans l’économie du football international, alors que la FIFA cherche à exploiter un marché devenu planétaire. Les équipes européennes apportent une part centrale de l’audience, des stars et des partenaires commerciaux. Une rupture durable entre les deux blocs pourrait affecter les calendriers, les compétitions et, à terme, la relation entre clubs et sélections.
Infantino joue désormais sa crédibilité
Gianni Infantino conserve un réseau de soutiens considérable parmi les fédérations nationales. Avant cette crise, il affirmait que plus de 200 associations appuyaient sa future réélection. Mais une majorité électorale ne règle pas une crise de gouvernance. Son défi est désormais de démontrer que l’institution peut documenter ses décisions, répondre aux demandes juridiques et rétablir la confiance de ses salariés comme de ses partenaires.
Le scandale intervient avec une ironie brutale. La FIFA voulait convertir le succès commercial du Mondial en puissance financière durable. Elle a, à la place, ouvert un débat mondial sur la propriété du football. Si l’instance ne répond pas clairement, l’image du tournoi le plus regardé au monde risque de rester associée à un projet préparé dans l’ombre, abandonné sous pression et suivi d’une guerre interne.
La prochaine étape ne se jouera donc pas sur un terrain. Elle se jouera dans les documents, les procédures et la capacité des responsables à rendre des comptes. Après un Mondial présenté comme une démonstration de force, Gianni Infantino découvre une règle que même le business du sport ne peut contourner : la valeur économique ne remplace jamais la légitimité.